28 juillet 1915 – 21 août 1934: L’occupation américaine d’Haïti et ses conséquences profondes

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Les troubles à travers le pays n’ont été qu’un prétexte pour occuper le pays. D’ailleurs, depuis la déclaration du président Monroe adressée au Congrès de son pays en 1823, les Américains s’étaient spécialisés à envahir soit le Mexique pour lui dérober de grandes parties de son territoire et de ses richesses naturelles soit les pays de l’Amérique Centrale et des Caraïbes comme le Nicaragua, la République Dominicaine. L’amendement Platt de 1901 qui a concédé à l’État américain la baie de Guantanamo à Cuba n’est pas étranger à Monroe. Celui-ci a développé sa doctrine vulgarisée sous le nom de Doctrine de Monroe en interdisant aux Européens de faire de nouvelles conquêtes dans les Amériques tout en s’abstenant de s’ingérer dans leurs affaires. C’était tacitement un premier partage du monde avant le traité de Yalta en 1945 qui régala les occidentaux de l’Afrique et l’Union soviétique sous la baguette de Staline de l’est de l’Europe.

Les occupants ont un comportement typique partout où ils se trouvent : l’humiliation des nationaux, l’irrespect des lois du pays en question [2], l’accaparement manu militari de ses richesses. Les élites noires et mulâtres, le gouvernement et l’ensemble de la classe dominante, ont accueilli avec chaleur l’occupation d’après l’amiral Caperton, chef de l’opération dans une lettre au Secrétaire de la Marine. La paysannerie au contraire a résisté pendant plusieurs années avec des moyens inégaux. Elle s’est soulevée sous la direction de Charlemagne Péralte qui, après son lâche assassinat par les marines, a été remplacé par Benoît Batraville. Les Américains parmi leurs premières mesures, ont quasiment nommé leur propre président en la personne de Sudre Dartiguenave le 12 août 1915, ont dissout en 1917 l’assemblée nationale parce que les parlementaires haïtiens refusaient de voter la nouvelle Constitution écrite par l’ancien Sous- Secrétaire de la Navy Franklin Roosevelt lui-même et nommé un Conseil d’Etat. En 1919, ils ont rétabli une vielle loi appelée ‘’ corvée’’ qui obligeait les paysans à fournir six jours de travail gratuits pour la construction et l’entretien des routes. Le témoignage de Leslie Péan sur les accrocs de l’occupation incite à la réflexion profonde :

« En imposant la Constitution de 1918 aux Haïtiens dans laquelle l’inamovibilité des juges est abolie, les Américains font une triple entorse à l‘établissement d’une société et d’un Etat de droit. D’une part, la loi -mère du pays, la Constitution, est écrite par Franklin Roosevelt, ancien Sous- Secrétaire de la Navy et « enfoncé- suivant les mots du président américain Warren Harding- dans la gorge des Haïtiens à la pointe d’une baïonnette » [3]

Pour la première fois, dans toutes nos multiples constitutions même si elles ont été toujours conçues sur la mesure du président établi, est abolie un article qui interdisait aux étrangers de posséder des biens immeubles dans le pays. Grâce à ce changement, ils se sont permis de s’attribuer une quantité énorme de terres qui en 1929 s’élevait d’après Mme Castor à 15.000 hectares. Conséquemment à ces expulsions parfois très brutales, la misère s’est installée sur un autre palier dans les pays et nous en payons les frais jusqu’à nos jours. Les informations de Mme Castor méritent d’être rappelées »

« Criblé de dettes, mal alimenté, privé de son lopin de terre le paysan connaissait une situation encore plus critique qu’avant l’occupation. D’après les rapports de la gendarmerie, le vagabondage augmentait à la campagne’ ; de nombreux paysans allaient dans les villes grossir le nombre de chômeurs. L’émigration prit des proportions considérables et tragiques, démontrant avec évidence le mécontentement du paysan qui s’en allait parfois pour toujours, vers Cuba ou la République Dominicaine à la recherche d’un avenir moins sombre. »

« D’après M. Séjournée, Inspecteur Général des Douanes, plus de 300.000 Haïtiens abandonnèrent le pays pendant 19 ans de l’occupation et aucun de revint à sa terre natale. » [4]

Ecoutons Suzy Castor :

« En 1922, les Américains décidèrent de nommer un nouvel homme de confiance : Louis Borno, un politicien éminent, ancien ministre de Dartiguenave et avocat des grandes entreprises étrangères. Il se montrait disposé à tous les ‘’ compromis’’ dans le cadre de la ‘’coopération’’, laquelle selon lui, était ‘’ la seule politique’’ qui, adaptée à la lettre du traité, se conformait aux intérêts de la nation » « Après sept années ‘’ d’expérience’’ avec Borno, le commandant John Russel écrivait : ‘’Il n’a jamais pris une seule décision sans m’avoir consulté au préalable’’ » [5] . Les occupants ont désarmé les paysans et formé leur propre armée sous le nom de ‘’Gendarmerie’’. Cette nouvelle force militaro- policière qui n’avait jamais démérité de la confiance de leur tuteur avait toujours conservé son rôle de relais. Jusqu’à sa dissolution par Aristide en 1995 lors de son retour d’exil, elle a changé d’appellations à plusieurs reprises sans avoir jamais modifié sa nature. Les classes dominantes réclament de nos jours le retour de cette armée extrêmement répressive et garante fidèle de leurs intérêts et de ceux des capitalistes américains en faisant accroire qu’elle était cette force révolutionnaire qui avait combattu l’armée française et qui a forgé la nation haïtienne. Péan a rapporté les propos suivants tirés du même ouvrage :

« Nous préparons les Haïtiens à être des subordonnés, écrit la Women’s International League for peace and Freedom en 1926, à travailler sous les autres, lesquels prennent les responsabilités. Nous leur enseignons à accepter le contrôle militaire comme la loi suprême et à acquiescer à l’usage arbitraire de l’autorité. » [6]

Effectivement, les gouvernements haïtiens qui se sont succédé après le retrait de droit et non de fait des troupes américaines se sont toujours pliés à la volonté du pouvoir du grand voisin du Nord. La soumission et la corruption des classes dirigeantes et dominantes se sont conjuguées pour déboucher sur cette catastrophe écologique et sur la perte économique découlant du contrat de la Société Haïtiano- Américaine de Développement Agricole (SHADA). Entendons bien ce que nous a écrit Leslie Péan à ce sujet :

« D’ abord les activités de la (SHADA) se concentrèrent sur la production du sisal. La SHADA avait signé un contrat avec la Defense Supplies Corporation des États-Unis, une filiale de la RFC, pour produire 25 millions de livres de sisal pour la période se terminant au 15 novembre 1945. La SHADA sera financée par les investissements américains et obtiendra des concessions spéciales incluant l’accès gratuit à des terres de l’État, l’exemption d’impôts et le droit exclusif d’acheter et de vendre le caoutchouc. La SHADA fit l’acquisition de plantations d’hévéa et de sisal, de 15.000 acres de forêts en pin avec des scieries, deux usines de décorticage et de quelques kilomètres de voie ferrée. Toutefois, l’essentiel des activités de la SHADA concerne la production de la plante à caoutchouc pour laquelle elle fit l’acquisition de plus de 100.000 acres de terre. » [7]

Nous avons deux grandes leçons à tirer de cette citation : 1- La quantité de terre accordée à une société étrangère pour un produit qui n’est pas destiné au marché national. 2- Le sisal est un produit qui détruit l’humus et rend la terre inapte à la culture è moins qu’elle soit mise en jachère pour reprendre sa fertilité et cela demande de longues années.

Aujourd’hui encore, l’actuel pouvoir se trouve en négociation avec le Brésil, les États-Unis d’Amérique pour produire de l’agro-combustible dans ce pays où la carence alimentaire se fait de plus en plus sentir. Jacques Diouf, Directeur Général du Programme alimentaire Mondial des Nations-Unies a cité entre autres parmi les causes de la hausse des prix au niveau international : le changement climatique et surtout la demande de plus en plus élevée de bio- combustible (que nous préférons appeler par son vrai nom : l’agro-combustible). Jean Ziegler ce chercheur suisse bien connu a considéré la politique de l’agro- combustible comme : ‘’un crime contre l’humanité’’. Il faut, selon les dernières données, 1 tonne de maïs pour fabriquer en moyenne 413 litres d’éthanol

III. L’actuelle conjoncture dans ses rapports avec la formation sociale haïtienne et la situation internationale

La crise qui sévit actuellement dans le pays s’abreuve à trois sources distinctes : la formation sociale haïtienne, la dépendance du gouvernement et la crise de la mondialisation mais elles sont toutes dialectiquement imbriquées l’une dans l’autre. La formation sociale haïtienne est structurellement prédisposée à la germination de ces crises qui ont tendance à s’aggraver avec la mondialisation néolibérale.

Le panorama historique ci-dessus nous a permis de découvrir les éléments fondamentaux de la stagnation actuelle. M. Préval, au cours de sa deuxième présidence, n’a pas modifié sa politique antérieure pour attaquer la charpente sociale asymétrique née en 1804 et pour prévenir ou au moins atténuer les multiples crises conjoncturelles inévitables qui vont jalonner tout son quinquennat. Il reste attaché à l’application stricte du néolibéralisme sous les ordres du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale. Pendant que la misère de la grande majorité de la population haïtienne s’intensifie dans les villes comme dans les campagnes, le gouvernement de l’ex- Premier Ministre Alexis a reçu à plusieurs reprises le satisfecit de ces institutions de Breton Wood. Il s’est assigné comme priorité la politique macro-économique qui consiste à faire prévaloir la bonne gouvernance sur celle de la micro- économie pour payer la dette illégitime et gonfler les réserves bancaires. La préparation de la privatisation du secteur public même parmi les plus stratégiques et les plus rentables comme la télécommunication, les ports et les aéroports avec des vagues de révocation massive, occupe une place importante dans sa politique. Le gouvernement n’a tiré aucune leçon des méfaits de sa pseudo capitalisation- euphémisme de privatisation dans le jargon néolibéral- de la minoterie, de la cimenterie durant son premier quinquennat. Les résultats que nous vivons aujourd’hui sont une suite logique de cette ligne.

Les derniers évènements de la première quinzaine du mois d’avril qui se sont acheminés par des heurts violents, des casses, des attaques parfois frontales contre la MINUSTAH et finalement par le vote de non confiance du Sénat qui a conduit à la démission forcée du premier ministre Jacques Edouard Alexis, se seraient produits un jour ou l’autre. Le gouvernement de Préval/ Alexis ne gouvernait ni le quotidien, ni le moyen et le long termes. Dès son accession au pouvoir au cours de l’année 2006, ce gouvernement se livrait à la merci de la communauté internationale. Il se comportait comme un prolongement légitime de l’époque transitoire assurée, suite à l’éjection d’Aristide par les Américains et les Français, par une équipe que ces derniers ont choisie. Le Cadre Intérimaire International ou CCI qui était la seule boussole du gouvernement intérimaire de Alexandre/ Latortue est devenu celle de Preval/Alexis. Le Programme d’Apaisement Social (PAS) ou le Document de Réduction Stratégique de la Pauvreté Intérimaire (DRSPI) ou la formule actuellement en vogue le Document Stratégique National de la Croissance de la Réduction de la Pauvreté (DSNCRP) ressortent comme le prolongement du CCI sous d’autres sigles. Ceux-ci se passent de l’un à l’autre sans une évaluation du précédent et surtout dans l’opacité ou du moins dans l’exclusion de celles et de ceux pour qui les projets sont élaborés.

Parler de l’occupation actuelle du pays ne se limite pas seulement à la présence de la MINUSTAH sur le sol national. Celle-ci expose la présence militaire d’une occupation plus profonde et plus subtile qui se distille à travers la mainmise réelle de notre souveraineté politique et économique. Ce que le commandant Russel a dit de Louis Borno durant la première occupation américaine garde toujours la même pertinence. La dépendance de l’actuelle classe dirigeante saute aux yeux de toutes et de tous. Les premières démarches de l’équipe Préval/ Alexis consistaient à implorer la communauté haïtienne pour lui accorder des fonds pour son fonctionnement qui dépend de plus de 60% d’elle. Sans le concours de cette dernière, les élections qui constituent un acte supérieur de la souveraineté nationale et l’exécution de tous projets d’infrastructure qui doivent obligatoirement répondre aux critères de cette communauté en lieu et place des nécessités nationales, régionales ou locales, demeurent impossibles. Des réunions en Europe, aux Etats-Unis, dans la Caraïbe, et à Port- au – Prince ont eu lieu et sont suivies de promesses de milliards de gourdes ou de dollars d’aide internationale qui n’arrivent que très tard et surtout en gouttes.

Le président Préval toujours dans le souci de plaire aux grandes puissances qui n’ont nullement intérêt dans le développement intégral du pays ne considère plus, comme lors de son premier mandat, la question de la réforme agraire comme une priorité pour la reprise de l’agriculture. La bourgeoisie locale et internationale et la classe dirigeante répandent l’idée que la cherté de la vie qui a intensifié la misère de la grande majorité populaire résulte exclusivement de l’évolution du marché mondial. Sans sous- estimer la hausse des prix sur ce marché- ce qui mérite un analyse profonde pour en découvrir les causes factuelles et les causes constitutives- elles minimisent ainsi deux vérités évidentes dont l’une relative à l’ouverture sans réserve du marché national aux produits importés et l’autre à la règle d’or du néolibéralisme qui veut que le marché soit régulé par le marché. Les barrières douanières haïtiennes sont les plus exposées à la concurrence internationale de tous les pays de la Caraïbe du fait de leurs taux les plus bas. Cette politique a mis en berne la production nationale

C’est pourquoi l’ancien premier ministre Alexis et le président Préval pour répondre aux demandes populaires n’ont jamais cessé de ressasser les mêmes formules éculées : créer des milliers d’emplois temporaires dans la réparation de quelques infrastructures, distribuer des plats chauds dans les écoles, arrêter l’insécurité pour attirer les investissement étrangers malgré que les espoirs de la’’ Loi d’Encouragement au Partenariat Hémisphérique’’ ( la loi HOPE) n’ait accouché qu’une souris avec la reprise de seulement trois mille emplois sur la centaine de milliers annoncée. Le président Préval au cours de son discours le troisième jour de la mobilisation populaire, n’a pas dit mieux en répétant les mêmes chants de sirène. Il a reconnu que la situation actuelle est le produit de vingt ans d’une certaine politique sans l’identifier. De ces vingt ans, de combien a-t-il profité pour remplacer les porcs créoles que le gouvernement de Jean-Claude Duvalier avait abattus inutilement sous l’injonction du président Reagan dans les années 80 ? Qu’a- t-il entrepris pour redresser la production nationale face à l’agression des produits importés dont l’agression a débuté à partir de 86 sous la houlette des’ Chicago Boys’ et subventionnés par les pays riches pour prévenir le dumping ? En 1985, Haïti produisait 123.000 tonnes métriques de riz. Aujourd’hui, le rendement s’élève à 90.000 tonnes métriques pour nous arrêter seulement à cette céréale.

Malgré cette autocritique timide, il a continué de nier l’aspect structurel de la crise en proposant des palliatifs comme l’invitation aux employés touchant plus de 30000 gourdes- moins de mille dollars américains dans cette jungle commerciale- de concéder 10% de leur salaire, et aux ministres de s’attribuer moins de pers diem pour leurs voyages à l’étranger. Les grands importateurs d’aliments de leur côté ont demandé la baisse ou l’abolition de taxe pour arrondir davantage leurs profits déjà exorbitants, quitte au peuple à avoir quelques grains de riz de plus dans son assiette. On croirait réduire ce peuple à un animal apprivoisé qui pour survivre attend des grains à bon marché. Le changement qualitatif de la consommation traditionnelle avec plus de produits importés qu’auparavant n’a pas inquiété non plus les autorités politiques et économiques alors que ce changement participe fortement de la crise. Autrefois, on ne mangeait le riz qu’une fois par semaine dans la plupart des familles. La cuisine locale regorgeait d’autres céréales comme le maïs moulu, le petit- mille, et de tubercules. L’insatisfaction presque générale ne se réduit pas à la faim.

Le délabrement de la couverture sanitaire nationale, le système scolaire abandonné à plus de 80% au secteur privé et entretenu très mal par lui d’où le phénomène ‘’ d’écoles borlette’, ce phénomène qui infecte de plus en plus le milieu universitaire, l’habitat, l’arrêt de la dégradation de l’environnement dénudé à plus de 98%, etc. font partie de l’ensemble des revendications qui ont secoué le pays. Une bouteille de gaz propane de 25 livres coûte plus chère chez nous qu’une bouteille de 50 livres de ce même gaz dans la République voisine. Des chômeurs et des victimes des licenciements massifs et arbitraires des entreprises publiques en voie de privatisation participaient activement aux grandes mobilisations de ce début d’avril et couraient aussi les rues. Quelle réponse leur a-t-on proposé ? Toutes les instances internationales interviennent pour offrir de l’argent, de la nourriture qui affectera davantage la production nationale et aggravera avant longtemps la situation. Le fond structurel des problèmes auxquels on veut donner un vernis économique, est politique. Ce fond n’est pas même effleuré.

Au nom de la mondialisation néolibérale, le chef de L’État a concédé le rôle régalien et régulateur de l’État à une classe d’affairistes qui augmente le prix des marchandises de façon non proportionnelle à leur hausse réelle sur le marché international. Pendant que le Sénat recevait le Premier ministre Alexis, le premier citoyen de la nation au Palais négociait avec cette classe d’affairistes qui, d’après plus d’un, ont lâché la bride des prix pour punir le gouvernement qui a augmenté le salaire minimal à 150 gourdes sur les 350 demandées par les syndicats. Faisons ensemble avec l’Association Nationale des Agro- Professionnels Haïtiens (ANDAH) le constat suivant :

« Haïti importe comme la République Dominicaine du blé qui est transformé en farine. La hausse du prix du blé qui s’est traduite en trois dollars de plus sur le sac de farine en République Dominicaine alors qu’en Haïti on assiste à un doublement de prix. Le prix de sac de farine est passé de USD 20.5 à USD 41 dollars en Haïti » « La hausse du prix du riz sur le marché mondial est indéniable mais est-elle proportionnelle à la nette augmentation de prix noté au niveau local ? Est-il nécessaire de rappeler la nette et rapide augmentation du prix de la petite marmite sur le marché local au cours des cinq derniers mois ; cet état de fait alimentant toutes les conversations ? Rappelons que le prix de la petite marmite de riz a subi en moins de 5 mois une augmentation de près de 8 gourdes ( 17,1 gourdes en octobre 07 et 25 gourdes fin février 2008) ce qui est énorme. » [8]

Dans le même document, la ANDAH a expliqué que le prix moyen du riz américain est plus élevé que celui d’autres pays producteurs asiatiques. La situation dépendante de notre gouvernement l’empêche même de chercher les avantages les plus immédiats ailleurs. L’avenir s’annonce plus triste d’après les experts de la FAO, de la PAM, du FMI et même du Secrétaire de l’ONU avec l’augmentation continue du prix des principales céréales et du pétrole sur le marché international. L’échec de la politique du gouvernement Préval/Alexis et du prochain qui sans doute restera attaché aux grands axes du néolibéralisme, signifie aussi l’échec du mode de production dominant haïtien et celui de la mondialisation capitaliste.

Le mouvement populaire est acéphale

En 1986, la mobilisation populaire a atteint son paroxysme au point tel que le gouvernement américain, les classes dominantes locales et la hiérarchie de l’église catholique ont dû s’interposer pour envoyer Jean-Claude Duvalier en exil et monter un pouvoir militaire de sensibilité duvaliériste. Le peuple a perdu une bataille qu’il a préparée pendant près de trente ans de dictature. Dans la clandestinité, des organisations révolutionnaires ou de droite acceptaient tous les sacrifices jusqu’à la mort pour miner la présidence à vie. Le mouvement populaire dans sa spontanéité a devancé les calculs de toutes les forces de l’opposition, et ses ennemis traditionnels ont récupéré tout le bénéfice de ses engagements. Les organisations révolutionnaires n’ont pas eu la capacité d’emboîter le pas aux avancements démocratiques et se sont laissés noyer, dans leur grande majorité, par le charisme et la démagogie d’Aristide en 1990. Jusqu’ à présent, elles n’arrivent pas à s’en sortir pendant que la maturité politique du peuple continue à se développer. Les politiciens traditionnels aveuglés par la tentation du pouvoir, s’émiettent en de multiples particules. Ils ont créé l’habitude, pour pallier leur incapacité de former des militants malgré toute la batterie médiatique à leur portée, de coopter les gens et de puiser leurs candidats aux postes électifs dans des organisations de base, qui pour de multiples raisons dont la pauvreté, restent très fragiles.

Les dernières manifestations populaires peuvent être comprises dans la même logique de manque de direction politique évidente. Les conditions objectives de lutte invitent les grandes masses à présenter dans les rues leurs revendications, mais l’inexistence de partis politiques capables d’embrasser l’ensemble de ces revendications freine prématurément leurs élans qui souvent frisent ou tombent dans la dérive. Finalement, ces revendications sont ramassées par celles-là et ceux- là mêmes que ces masses croient combattre. Si le mouvement féministe avec la Coordination Nationale de Plaidoyer pour les Droits des Femmes, la CONAP, commence à fédérer des organisations de femmes, la situation diffère des autres grandes catégories sociales populaires comme des organisations paysannes, étudiantes. Le syndicalisme ouvrier s’essouffle de plus en plus et frôle l’abîme après son apparition en force après la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986.

Le temps est venu pour un meilleur encadrement du mouvement populaire par un leadership organisationnel responsable, doté d’une vision à court terme pour résoudre les problèmes immédiats, et d’une vision plus éclairée pour placer le pays sur la voie de son développement national. Le concours international viendra en appoint suivant les demandes du pouvoir et les besoins du pays. La dépendance tue les initiatives nationales au lieu de les promouvoir et les encourager. L’obéissance du gouvernement de rentrer dans l’agro- combustible pour alimenter les voitures américaines se veut une preuve convaincante.

En attendant, le président Préval se trouve empêtré dans un dilemme : concevoir un plan de remise en valeur de la production nationale en rupture avec le néolibéralisme ou se perdre dans des solutions partielles et conjoncturelles avec des sorties répressives des forces policières et militaires pour briser l’ardeur des manifestantes et des manifestants. Grâce à la faiblesse des partis politiques traditionnels et à cause de la léthargie du mouvement populaire, les conflits sociaux ont dominé essentiellement les contradictions politiques.

Quelques lignes de perspective

Jamais, ce gouvernement n’a proposé de décisions élaborées pour combattre la corruption et l’impunité, pour contrôler l’ensemble de nos importations afin d’accumuler des fonds frais nationaux disponibles au service de la grande population. Avec de nouvelles décisions fermes, rationnelles et réelles pour structurer les petites et moyennes entreprises et mettre à la disposition du monde agricole un montant plus raisonnable que les quelque 4% prévu au budget national, le pays pourrait reprendre son ancienne autonomie dans bien des domaines comme dans celui de la souveraineté alimentaire. L’importation des produits alimentaires jusque vers la fin des années 70 était complémentaire alors qu’aujourd’hui, elle est devenue l’essentielle et notre production complémentaire. Seulement 1% du crédit des banques commerciales est alloué à l’agriculture. Le concept de développement induit souvent en erreur en le confondant avec la croissance qui signifie autre chose. Le développement ne désigne nullement de refaire les chemins parcourus par la plupart des pays riches. Éthiquement et objectivement, nous ne pouvons plus coloniser d’autres pays pour une nouvelle accumulation du capital. Nous ne détenons pas non plus les moyens techniques modernes et sophistiqués pour exploiter la richesse d’autres pays.

Avec une réforme agraire sérieuse accompagnée d’un crédit agricole abordable pour les paysans, tout pouvoir qui désire sortir Haïti de ce marasme conjoncturel et structurel se trouve dans l’obligation de concevoir un plan de développement social intégré et endogène c’est-à-dire un plan qui vise en premier lieu le marché national sans ostracisme de la majorité populaire ni autarcie. La petite et la moyenne entreprises doivent y servir de point d’assise avec un accent spécial pour l’artisanat traditionnel comme la couture, la cordonnerie, l’ébénisterie, la charpenterie etc. Il s’avère indispensable que cette branche de l’industrie traditionnelle qui s’essouffle péniblement avec la percée sans précédent sur le marché local des produits d’occasion communément appelés ‘’ pèpè ‘’achetés surtout aux États-Unis d’Amérique relève de ses cendres. Le président peut bien faire des miracles avec un choix politique indépendant contrairement à ce qu’il a encore répété dans sa dernière intervention publique de façon plus voilée. Pour cautériser l’hémorragie des cadres professionnels, intellectuels, et des travailleurs manuels,- en deux ans de ce gouvernement, la République Dominicaine seulement a rapatrié plus de 33.000 de ces travailleurs- des solutions urgentes et à notre portée doivent être prises. La nouvelle conscience qui se développe dans les pays du Nord envers la biodiversité corroborera cette nouvelle approche du bien-être des peuples. Un miracle qui n’a pas besoin de provenir du ciel. La crise est éminemment politique et attend des réponses éminemment politiques qui accompagneront les mesures économiques, sociales et culturelles.

Document publié dans AlterPresse (www.alterpresse.org) le 16 mai 2008.

Source: parolenarchipel.com


[1] Directeur de l’Institut Culturel Karl Lévêque

[2] Dantès Bellegarde : « L’une des conséquences morales les plus désastreuses de l’Occupation, c’est le mépris général de la loi qu’elle a fait naître, la loi, étant devenue un simple instrument de règne qu’ un pouvoir absolu fait, défait et modifie à son gré, n’impose plus aucun respect : on n’ y obéit que pour échapper à ses sévères sanctions, décrétées et appliquées par la force brutale. » Citation tirée du même ouvrage de Péan tome III. P 108.

[3] Leslie Péan : Économie Politique de la Corruption. T.III.Le saccage 1915-1956.p !08. Péan a cité François Blancpain, Louis Borno.P171.

[4] Suzy Castor : ‘’L’occupation américaine d’Haïti’’. Imprimerie Henri Deschamps.P. 97-98. Premier Prix 1987 de la Société Haïtienne d’Histore.

[5] Suzy Castor : L’Occupation américaine d’Haïti.P88 Premier Prix 1987 de la Société Haïtienne d’Histoire. Imprimerie Henri Deschamps.

[6] Leslie Péan : ibid. P108-109

[7] Leslie Péan : Haïti. Économie politique de la corruption Tome III. Le Saccage (1915-1956) P.255

[8] Analyse de l’ANDAH sur la hausse du coût de la vie, en particulier des produits alimentaires en Haïti, propositions de mesures urgentes à adopter. P7

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