Après le drame de Dallas, formidable témoignage d’un policier noir sur le racisme aux Etats Unis

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Dans l’émotion des tensions raciales aux États-Unis après les récentes manifestations du mouvement Black Lives Matter (« les vies noires comptent ») et le drame de Dallas, un officier de police noir, Jay Stalien, a rédigé sur sa page Facebook une lettre ouverte qui a été partagée par 80 000 personnes en trois jours. En voici la traduction littérale. (Il existe déjà une traduction maladroite en français de ce texte à la suite de son post, mais ce cri du cœur méritait un meilleur traitement.)

Jay Stalien – 9 juillet 2016

Enfant, en regardant par la fenêtre, je voyais des Afro-américains se tirer dessus

Je commence à réaliser quelque chose que j’ai encore du mal à comprendre aujourd’hui.

Ce qui suit, venant d’un Afro-américain, pourra en scandaliser plus d’un, mais le simple fait que cela puisse choquer certains est la preuve flagrante du triste état de choses dans lequel nous nous trouvons, en tant qu’êtres humains.

J’étais tellement déchiré à l’intérieur, quand j’étais petit.

Me voilà, jeune Afro-américain né et élevé à Brooklyn, New York, qui rêvait d’être policier. Je vivais en plein dans cette criminalité des quartiers sensibles et je l’observais. Mon propre peuple noir où on se tuait les uns les autres pour un rien. Je devais me frayer un chemin entre des types bourrés de crack et d’héroïne, affalés par terre dans le hall de mon immeuble, pour rentrer dans notre appartement d’une seule pièce, où nous vivions à six. J’étais souvent réveillé au milieu de la nuit par des coups de feu. En regardant par la fenêtre, je voyais deux Afro-américains se tirer dessus.

Je n’ai jamais pu m’y faire.

Je voulais aider ma communauté et ne plus voir le sang d’Afro-américains répandu dans les rues par la faute d’un autre Noir. Je suis devenu policier parce que la vie des Noirs de ma communauté comptait pour moi, comme TOUTES les autres vies, et je voulais contribuer à faire cesser ce bain de sang.

Avec le temps, dans mon métier d’agent des forces de l’ordre, j’ai commencé à réaliser quelque chose.

Je me souviens des innombrables fois où je me suis trouvé à cinq centimètres d’un jeune Noir d’à peu près mon âge, gisant sur le dos, suffoquant, cherchant de l’air alors que ses poumons se remplissaient de sang. Je me souviens qu’ils saignaient énormément, et je ne pourrais jamais oublier l’odeur, dans l’air, du sang rouge sombre privé d’oxygène qui s’écoulait des blessures de l’un d’entre eux, sur le trottoir brûlant, par un jour d’été.

Je me souviens des innombrables membres de leurs familles qui m’attaquaient, me crachaient dessus, me maudissaient, alors que j’installais les cordons jaunes pour isoler les scènes de crime, et de ceux qui criaient et hurlaient de douleur et de colère en voyant leurs êtres chers rendre leur dernier souffle. Je n’ai jamais pris cela comme des attaques personnelles, je savais qu’ils souffraient.

Je me souviens des innombrables fois où j’ai dû commander de nouveaux uniformes, parce que ceux que je portais étaient tachés du sang d’une nouvelle victime noire, d’un meurtrier noir.

Je me souviens des innombrables fois où je suis remonté dans ma voiture de patrouille, bouleversé d’avoir vu un Noir de plus mourir sous mes yeux, pour rédiger un rapport préliminaire qui commençait comme ça :

Suspect – Noir/sexe masculin, Victime – Noir/sexe masculin

Je me souviens des innombrables fois où j’ai enquêté aux alentours, en demandant à tout le monde, « avez-vous vu qui a fait ça ? », et la réponse usuelle, même des membres des familles concernées, était toujours « j’encule la police, je suis pas une balance, je m’occuperai de ça moi-même ». Cela arrivait chaque fois, pour chaque meurtre entre Noirs, et là j’ai commencé à comprendre un peu mieux les choses.

J’étais une cible dans la communauté que j’avais juré de protéger, que je voulais aider

En me levant chaque matin, je mettais mon uniforme bien repassé, j’astiquais mon badge, je vérifiais mon arme, j’embrassais ma femme et mon fils, et j’attendais que ma femme me dise ce qu’elle me disait toujours avant que je m’en aille : « Sois bien sûr de rentrer à la maison ».

Je lui répondais toujours « bien sûr », mais pour dire le vrai, je n’en étais jamais sûr.

J’ai presque perdu la vie à faire ce travail, et chaque appel, chaque arrêt, chaque jour où je portais cet uniforme, était pour moi une nouvelle possibilité de quasiment perdre la vie.

J’étais une cible dans la communauté même que j’avais juré de protéger, la communauté même que je voulais aider.

En fait, ils haïssaient jusqu’à ma simple présence. Ils m’appelaient « oncle Tom » et « aspirant blanc », et je ne comprenais pas pourquoi.

Les membres de ma propre communauté, hommes et femmes, m’attaquaient, souhaitaient ma mort, souhaitaient la mort de ma famille. J’étais si perdu, si déchiré, je ne comprenais pas pourquoi les membres de ma propre communauté se retournaient contre moi, alors que,

chaque fois qu’ils appelaient… j’étais là.
Chaque fois que quelqu’un mourait… j’étais là.
Chaque fois qu’ils traversaient l’un des pires moments de leur vie… j’étais là.

Alors pourquoi étais-je l’ennemi ? Je me suis plongé dans cette question… Pourquoi étais-je l’ennemi ? Et alors j’ai compris.

J’ai parlé à certains membres de la communauté et j’ai écouté les raisons pour lesquelles ils haïssaient les flics. Puis j’ai recherché les faits. J’ai aussi présenté ces faits à ces membres de la communauté et je les ai écoutés se plaindre en réponse.

Voici ce que j’ai appris

Le nombre des citoyens américains tués par la police cette année est de 238 Blancs, 123 Noirs, 79 Hispaniques, et les Noirs tuent plus de Noirs que ne le fait la police

Accusation : « La police nous vise sans arrêt, ils ne font que s’en prendre aux Noirs ».

Réalité : Dans une ville où la majorité des citoyens sont noirs (comme Baltimore par exemple)… il y aura TOUJOURS un plus fort taux d’arrestation chez les Noirs, il y aura TOUJOURS plus de Noirs à être interpellés, et il y aura TOUJOURS un plus fort taux de Noirs qui se feront tuer, et la raison en est qu’une ville ayant ces caractéristiques aura TOUJOURS un plus fort taux de Noirs à commettre des crimes.

Ces statistiques suivront la même tendance pour les Asiatiques en Chine, pour les Hispaniques à Porto-Rico, pour les Blancs en Russie, et ainsi de suite. Ça s’appelle la démographie.

 

Accusation : « Il y a plus de Noirs à être arrêtés que de Blancs ».

Réalité : Les Noirs commettent des crimes en nombre largement disproportionné.

Les données du FBI montrent qu’à l’échelle de la nation, les Noirs ont commis 5 173 homicides en 2014 [alors qu’ils ne représentent que 12.6% de la population totale], les Blancs en ont commis 4 367.

Le nombre de meurtres à Chicago est presque égal à celui des deux guerres d’Irak et d’Afghanistan combinées : le nombre des morts à Chicago, pour la période 2001-2015, s’élève à 7 401 ; le nombre total des décès au cours des opérations « Iraqi Freedom » (2003-2015 : 4 815) et « Enduring Freedom/Afghanistan » (2001-2015 : 3 506) se monte à 8 321.

Accusation : « Les Noirs sont les seuls à être tués par des policiers, ou ils sont plus souvent tués ».

En moyenne, 4 472 hommes noirs sont tués par d’autres hommes noirs chaque année, contre 112 dans des fusillades – justifiées ou injustifiées – impliquant la police

Réalité : En juillet 2016, le décompte des citoyens américains tués par la police cette année est de 238 Blancs, 123 Noirs, 79 Hispaniques, 69 Autres/non spécifié.

Réalité : Les Noirs tuent davantage d’autres Noirs que ne le fait la police, mais on ne proteste ou on ne s’indigne que lorsqu’un policier tue un Noir.

Le docteur Richard R. Johnson, criminologue à l’Université de Toledo (Ohio), a analysé les données du FBI les plus récentes concernant la criminalité (provenant des Supplementary Homicide Reports et des Centres for Disease Control) et a découvert qu’en moyenne, par an, 4 472 hommes noirs ont été tués par d’autres hommes noirs entre le 1er janvier 2009 et le 31 décembre 2012. Les recherches du professeur Johnson concluaient en outre que 112 hommes noirs, en moyenne, par an, sont morts dans des fusillades justifiées ou injustifiées impliquant la police au cours de la même période.

Accusation : « Nous sommes déjà assez doués pour nous entretuer, nous n’avons pas besoin des policiers pour ça. Ils devraient le savoir ».

Plus je les écoutais, plus je réalisais. Plus je me documentais, plus je réalisais.

Je posais des questions, mais je n’obtenais que des réponses émotionnelles et des inférences qui ne reposaient sur aucun fait.

Plus je constatais de meurtres, plus je voyais de tragédies, de sauvagerie, de violence, de vies de Noirs perdues par la faute d’autres Noir… plus je comprenais.

Toutes mes réalisations m’ont amené à cette conclusion : les vies noires ne comptent pas pour la plupart des Noirs

J’ai mal dormi toutes ces dernières nuits.

Je suis abattu de chagrin, la colère bat dans mes veines et j’ai des larmes plein les yeux.

J’ai vu mes collègues policiers se faire assassiner en direct, et les images de leur corps gisant sur le sol resteront gravées à jamais dans ma tête. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander : et si ç’avait été moi, un Noir, un policier noir, à la télé, assassiné, allongé mort sur le sol… Mes amis et ma famille penseraient-ils encore que les vies noires comptent ? Ma vie aurait-elle compté ? Est-ce qu’ils auraient imprimé des T-shirts en souvenir de moi ? Est-ce qu’ils seraient passés à la télé pour protester contre la violence ? Est-ce qu’ils auraient même posté quelque chose sur Facebook, ou même évoqué ma mort ?

Toutes mes réalisations m’ont amené à cette conclusion : les vies noires ne comptent pas pour la plupart des Noirs.

Les seules vies qui comptent pour eux sont celles qui font les gros titres des informations nationales.

Les seules vies qui comptent pour eux sont celles qui ont été enlevées par des policiers ou par des Blancs.

Les milliers d’autres vies perdues, les autres âmes de Noirs que j’ai vues, comme tous les policiers, enlevées par la faute d’autres Noirs, ne comptent pas.

Leur mort passe inaperçue. Toutes ces morts sont admises comme la « norme », et balayées sous le tapis par ceux-là même qui proclament et affichent partout que « les vies noires comptent ».

J’ai réalisé que ce pays est plein d’ignorance

⇒ Des gens, même instruits, regardent les émissions d’information qui ne visent que l’audimat, ils regardent une ou deux vidéos sur YouTube, et ils en arrivent à la conclusion qu’ils savent tout ce qu’il y a à savoir, pour éprouver « ce que ça fait » que d’avoir un gilet pare-balles dans son équipement de travail, ce que ça fait d’avoir « rester en vie » sur la liste des choses à faire dans une journée, et « ce que ça fait » de devoir prendre une assurance vie à cause du fort taux de mortalité dans notre métier.

Ils regardent une ou deux vidéos et instantanément, en 2 minutes 35 secondes, ils sont capable de nous dire comment on doit se comporter dans un affrontement violent – ce qui nous a pris six mois d’entraînement à l’Académie de Police, deux ou trois mois de formation sur le terrain, et de nombreuses années de sang, de sueur et de larmes, et d’os brisés à gérer des affrontements et à apprendre à maîtriser les directives d’usage progressif de la force.

⇒ J’ai réalisé qu’il y a même des flics, des POLICIERS, qui ont prêté le serment des forces de l’ordre, qui sont censés être aptes à enquêter, qui vont s’exprimer publiquement dans les médias et traiter les autres policiers blancs de racistes, de Ku Klux Klan, après avoir regardé une vidéo enregistrée à des milliers de kilomètres, filmée après les faits, pour parler d’un cas dont les détails ne sont même pas encore connus et pour lequel l’enquête n’a même pas encore commencé.

⇒ J’ai réalisé que la plupart des membres de la communauté afro-américaine se refusent à envisager de résoudre le gros problème auquel je suis confronté tous les jours, celui de la criminalité entre Noirs, qui prend des centaines de vies innocentes tous les ans, mais qu’au lieu de cela, ils valorisent par dessus tout la vie d’un délinquant sexuel et d’un criminel déjà condamné. [NDLR : qui était en train de commettre plusieurs délits graves : il possédait illégalement une arme à feu, la brandissait et en menaçait un sans-abri, a résisté aux officiers de police qui ont d’abord tenté de l’arrêter avec des tasers, et n’était plus maître de lui-même. On peut clairement le voir dans l’une des vidéos lever son épaule droite et l’abaisser du côté droit de son corps, là où se trouvait l’arme qui a été récupérée].

⇒ Ils se soucient plus de ce criminel que des policiers innocents qui ont été assassinés à Dallas alors qu’ils protégeaient des gens qui les haïssaient.

J’ai réalisé qu’ils se refusent à croire que,

la plupart des policiers reconnaissent qu’il existe de mauvais flics à qui on n’aurait jamais dû donner un badge et une arme, des poules mouillées, faciles à impressionner, qui n’ont jamais travaillé dans les quartiers difficiles et qui tireraient sur un cafard s’il rampait trop vite dans leur direction.
la plupart des policiers redoutent d’avoir à tirer sur quelqu’un et qu’ils n’ont jamais vu par quels tourments et quelles angoisses passent les policiers qui ont dû tuer quelqu’un pour sauver leur propre vie.
Ils croient au contraire que nous sommes tous des tueurs assoiffés de sang, parce que c’est ce que les médias leur ont affirmé, même si les statistiques disent l’inverse.
⇒ J’ai réalisé qu’ils ont vraiment l’impression que la mort de ces policiers fera admettre à la population le récit fallacieux entretenu par Black Lives Matter, alors que cela ne fait que faire reculer leur mouvement, qui est qualifié d’organisation terroriste.

⇒ J’ai réalisé que certains de ces gens qui disent que « les vies noires comptent », sont remplis de haine et de racisme.

De haine de la police, à cause de ce mensonge qui veut que les Noirs soient davantage visés et tués.
De racisme envers les Blancs, pour une tragédie qui a commencé il y a des centaines d’années, alors que les Blancs d’aujourd’hui n’étaient pas nés.
⇒ J’ai réalisé que pour certains membres de la communauté afro-américaine, l’idée de « justice » se résume à poursuivre CHAQUE policier ou CHAQUE Blanc ayant tué ou étant soupçonné d’avoir tué un Noir, quelles que soient les circonstances.

⇒ J’ai réalisé que la communauté afro-américaine refuse de regarder en son sein pour résoudre ses plus gros problèmes, mais se trouve des excuses et cherche des solutions à l’extérieur.

⇒ J’ai réalisé que beaucoup de gens, dans la communauté afro-américaine, sont menés par la haine et non par l’amour. Par la division et non par l’unité. Par l’agitation et les émeutes et non par la paix.

⇒ J’ai réalisé qu’ils sont devenus ce qu’ils clament vouloir combattre.

⇒ J’ai réalisé que les raisons pour lesquelles je suis devenu policier sont exactement les raisons pour lesquelles mon propre peuple me hait.

Et maintenant, dans cette atmosphère toxique de haine raciale, il y a davantage de probabilités que je meure… et j’ai du mal à comprendre… encore aujourd’hui.

Traduction et adaptation Azénor pour Dreuz.info

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