Comment réussir un film qui perpétue les clichés sur l’Afrique, en huit leçons

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Présenté à la Mostra de Venise et au Festival de Toronto 2015, Beasts of No Nation de Cary Fukunaga, perpétue avec talent la vision naturaliste et exécrable de l’Amérique sur un continent africain à la fois arriéré et sanguinaire.

Produit par Netflix et l’acteur Idris Elba (qui jouait le trafiquant de drogue Stringer Bell dans la série The Wire), le film sortira en salles et en VOD le 16 octobre 2015. Décryptage de huit stratagèmes utilisés par ce film pour empêcher les spectateurs de changer d’avis sur l’Afrique. Et peut-être générer des revenus au box-office.

1. Une Afrique lointaine

L’Afrique n’est pas un pays, a-t-on l’habitude de répéter. Pourtant, si l’on en croit le nombre de films du XXIe siècle qui dépeignent de lointains villages isolés dans la brousse sans wifi ni smartphone, l‘ingrédient « continent maudit » est assez vendeur. Dans Beasts of No Nation, l’intrigue se situe « quelque part en Afrique de l’Ouest », et les personnages parlent anglais. Plus simple pour l’équipe américaine et les comédiens recrutés au Ghana.

2. Un enfant

Si l’on en croit le succès de certains films sur l’Afrique (Le Roi Lion, Madagascar, Kirikou), deux éléments plaisent particulièrement au public : les animaux et les enfants. À la fois timides et attendrissants, ce sont de gentilles « bêtes » sauvages encore innocentes qu’on aimerait protéger. Dans Beasts of No Nation, c’est facile. L’enfant orphelin (l’excellent ghanéen Abraham Attah) est enrôlé par de méchants mercenaires. Afin de tuer, bien sûr.

3. Du folklore

A croire que les films ethnographiques du XXe siècle n’ont pas suffi. Un film tourné en Afrique manque toujours de folklore si les personnages ne parviennent pas à faire le pitre ou à se mettre à danser. Dans Beasts of No Nation, le grand frère exécute les deux dès l’ouverture. Comme ça, c’est fait. Un soldat se trimballe même le bangala en l’air. Parce qu’après tout, il n’y a pas de C & A dans tous les fourrés. Et puis, un mercenaire nu en Afrique, ça fait plus vrai.

4. De la violence

Pour que le spectateur du monde développé puisse entrer en empathie avec cet enfant, noir, vivant dans la brousse, il faut le confronter à une violence extrême. Celle de la guerre, bien sûr, absurde et sanguinaire. Évitons au passage les questions fâcheuses sur la provenance des armes, ou sur les richesses minières de ces pays et qui en profite. Des documentaristes s’en occuperont pour moins cher – et moins de visibilité.

5. Une voix off

Grosse ficelle pour susciter de l’empathie, la voix off – de surcroît celle d’un enfant – apporte un peu d’humanité dans le monde de brutes qui l’entoure. Permettez-lui donc de vous raconter son bonheur perdu, son enfance volée, l’incompréhension de la situation dans laquelle il se trouve et les hésitations quand aux choix implacables que lui demandent les méchants. Car il ne faut surtout pas inculper le héros : tout ce qu’il fait est de la faute des autres. Beasts of No Nation ne déroge pas à cette règle.

6. Une bande-son chargée

Pour maintenir le spectateur sous tension, il faut lui en mettre plein les oreilles. Pétarades, cris, pleurs, bombardements et musique combleront les silences et rythmeront le film. Quelques feux d’artifice sonores (tous les bruits à la fois) plongeront également le spectateur dans un profond malaise. C’est l’objectif recherché. Ne pas réfléchir. Écouter, ressentir.

7. Une culpabilité unilatérale

N’oubliez jamais. Un film sur l’Afrique ne doit en aucun cas susciter de la culpabilité de la part du spectateur. C’est de « leur » faute, « ils » sont comme « ça », « on ne peut rien y faire »… VIH, guerre, pauvreté : les fléaux de l’Afrique sont propres à ce continent, un film qui remettrait cela en question prendrait des risques. De fait, si les personnages peuvent s’entre-tuer entre eux sans qu’une tierce personne ne soit impliquée, c’est mieux. Dans Beasts of No Nation, surprise ! Cary Fukunaga fait un écart : on aperçoit des hommes d’affaires aux valises bien remplies.

8. Une star

Oui, Idriss Elba est à Beasts of No Nation ce que Don Cheadle était à Hôtel Rwanda. C’est pour cela qu’une star bankable (Elba est vainqueur d’un Golden Globe pour son rôle dans la série britannique Luther), permet à la fois de lever des fonds pour le film, voire d’en obtenir (Idris Elba est producteur exécutif du film de Fukunaga). Sa couleur de peau et ses origines font le reste. Sauf s’il faut un renfort de stars américaines qui n’auraient pas manqué de l’éclipser – dans Blood Diamonds, Leonardo di Caprio explique le pays à Djimon Hounsou, c’était quand même gonflé.

Pour finir, n’oubliez pas d’écraser tout ce qui a été fait auparavant. Comment les spectateurs pourraient-ils savoir qu’un réalisateur nigérian a remporté un Etalon d’or au Festpaco à Ouagadougou en 2007 avec un film sur le même sujet, financé par ARTE ? C’était Ezra, de Newton Aduaka. Son Idris Elba à lui était le camerounais Emil Abossolo-Mbo.

Par Claire Diao

Source: Le Monde.fr

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