Le recours aux forces occultes dans la recherce du “crédit social”

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Notre époque semble nous orienter dans une direction contraire à l’harmonie et au bon fonctionnement de notre société et de l’Univers. En fait, la « soif obsessionnelle de pouvoir, de conquête et de domination », semble pousser la plupart d’entre nous à une « équation funeste » qui consiste à croire que : « la réussite sociale et politique des uns est tributaire de l’échec social et politique des autres, voire même de leur destruction pure et simple ». En réalité, ceci ne constitue qu’une vision déformée et erronée de l’objectif ultime, celui de mériter sa place dans l’au-delà auprès des Ancêtres après avoir servi, au mieux des capacités qui sont les nôtres, la « Mère-Patrie » et ses enfants (« Mbombok A. », entretien de Novembre 2008).

Eu égard à leurs actions le plus souvent destructrices et de leur grande « vulgarisation »98(*), les forces de l’Invisible sont devenues des « procédés normaux » de « lutte » pour l’obtention du « crédit social », c’est-à-dire, pour s’affirmer malgré les obstacles et les résistances de toute nature, sur la « scène sociale »99(*). Le terme « normal » doit être compris ici au sens de E. DURKHEIM. Pour ce père fondateur de la sociologie moderne française, est « normal » tout ce qui dans le « champ social » se caractérise par sa « régularité ». Par conséquent, le recours aux forces occultes peut être considéré comme un processus « normal » de consolidation du « crédit social » (donc de réussite sociale) au Cameroun, en l’occurrence à Boumnyebel, dans la mesure où : aussi loin que l’on puisse se souvenir, l’usage (positif et négatif) des forces de l’Invisible s’est certes transformé au fil du temps — en devenant nettement de moins en moins positif et de plus en plus négatif –, mais n’a jamais disparu de la société. En ce sens, c’est donc un processus « régulier ».

Toutefois, une question mérite d’être posée ici : l’environnement social étant devenu extrêmement hostile à cause, entre autres maux et fléaux (« ordinaires »), de l’usage destructeur des forces de l’Invisible ; ne peut-on pas logiquement penser que la recherche du « crédit social » soit impérativement subordonnée à la « survie sociale » ? En d’autres termes, dans le Cameroun du 21ème Siècle, la « réussite » et la « domination » sociales sont-elles possibles sans « moyens » (en l’occurrence occultes) de défense contre les innombrables dangers de toute nature de la vie quotidienne ?

Dans ce troisième Chapitre, nous avons, par le truchement de la réponse à la question susvisée, essayé de démontrer que : avant de chercher à asseoir son « crédit social », donc de « réussir » et de « dominer » son environnement social, l’acteur social camerounais (le « Nouveau Patriote »100(*) de la scène sociale) en général, doit d’abord « survivre » dans un environnement dont l’hostilité s’accroît au fil des années. La « voie » qui, d’emblée, semble s’ouvrir et se présenter à lui, de nos jours, est celle de l’« Invisible » dans la mesure où la plupart des dangers (et des adversaires) relèvent eux-mêmes de cette sphère d’actions.

Nous nous sommes donc évertués ici à démontrer d’une part que, les forces de l’Invisible constituent pour les Camerounais en général et les Basaa de Boumnyebel en particulier, un « moyen occulte de survie » (I) et d’autre part, en leur garantissant la « santé du corps et de l’âme » (« Mbombok A. »), ces forces leur permettent, tant bien que mal, d’évoluer et de dominer cet environnement social (II).

I. LES « FORCES CACHÉES » COMME MOYEN DE

« SURVIE SOCIALE »

Le propos de cette première partie de notre chapitre est d’essayer de démontrer en fait que, l’environnement social actuel, est marqué par une dangerosité croissante due aux divers maux (du « Visible » et surtout de l’« Invisible ») qui le minent (A). Mais l’espoir demeure, car il existe à Boumnyebel notamment, des « moyens » tout aussi « occultes » qui peuvent relativement permettre de s’en prémunir (B).

A. L’HOSTILITÉ « EXPONENTIELLE » DE L’ENVIRONNEMENT SOCIAL

Au Cameroun, notamment à Boumnyebel, l’environnement social est de plus en plus marqué par une hostilité qui va grandissante. En effet, plusieurs paramètres concourent à cela tels que des « affections ordinaires » (maladies causées par des germes, bactéries et autres virus mortels), et surtout des « affections mystiques » qui plombent gravement les capacités d’entreprise des individus et de développement de la Communauté.

Compte tenu de notre thème d’étude, nous avons volontairement choisi de ne pas traiter des « maladies ordinaires », mais d’insister davantage ici, sur les « actions négatives » des forces de l’Invisible afin de mieux ressortir la « dangerosité occulte » de l’environnement social.

De prime abord, nous tenons à souligner que, la « cosmogonie traditionnelle basaa »101(*) a permis à l’homme basaa de développer, depuis des millénaires, « la technique des missiles dans la manipulation de l’invisible… » (E. WONYU, 1975 : 46). En effet, à partir de cette conception particulière de l’univers, le Basaa a élaboré une véritable « théorie des sortilèges » dans laquelle le « Nson » (décharge maléfique invisible), se rapporte trois (3) mouvements à savoir : « provoquer le mal » ou « ôm » (« lancer ») ; « guérir le mal » ou « tabal » (« extraire ») ; « prémunir contre le mal » ou « bann » (« blinder »).

À propos de cette connaissance et de cette manipulation de « l’Invisible », P. M. HEBGA (1998) va un peu plus loin des ses travaux. L’auteur souligne en effet que les « dualismes anthropologiques et cosmogoniques occidentaux » sont totalement étrangers à la pensée africaine, car ils séparent d’une part, le « corps » de l’« âme », et d’autre part, la « matière » de l’« esprit ». Nous convenons donc avec P. M. HEBGA qu’en remplaçant ce « dualisme restrictif » par le « pluralisme anthropologique africain » (où tout est lié, tout est en interaction et en interdépendance), on peut alors mieux comprendre la rationalité du discours africain sur les forces de l’Invisible et leur potentielle dangerosité. Chez les Basaa du Cameroun par exemple, ce « pluralisme anthropologique » présente quatre (4) « instances de la personne humaine » à savoir : le « nyuu », le « mbuu », le « titii », et le « nnèm ». Essayons, tour à tour, de comprendre ces notions fondamentales avant d’aborder l’analyse des « maladies mystiques ».

Le « nyuu », c’est le corps, c’est-à-dire, l’enveloppe charnelle, l’apparence extérieure de l’être humain. Sa fonction première est de permettre à la personne humaine de se donner à voir au monde qui l’entoure. C’est grâce au corps que l’Homme se présente en tant qu’être « visible », palpable. C’est ce corps que l’on inhume une fois que la personne est déclarée morte. C’est également ce dernier qui, étant poussière depuis l’origine, redevient poussière en retournant à la terre.

Le « mbuu », est le souffle de vie qui anime le corps. Il s’apparente à l’âme au sens du mot latin « anima ». Lorsque le corps est privé de ce « souffle vital » qui est d’ailleurs d’origine divine102(*), l’homme cesse de vivre sur le plan physique (« visible ») d’où l’expression : « Il est mort, puisque son souffle s’en est allé ».

Le « titii », c’est l’« ombre dans sa dimension mystique ». Le « titii » n’est donc pas le « iinda » ou ombre en tant qu’image, silhouette, dont l’apparition et la disparition sont tributaires de la réflexion de la lumière sur le corps. L’« instance ombre » (« titii ») se présente en fait, comme une entité enveloppante, comme un « champ aurique rayonnant » qui déborde le corps physique (« nyuu ») et agit bien au-delà de la sphère visible. En somme, le « titii », « L’instance ombre désigne la personne entière sous le signe de l’agilité, de la subtilité, de la maîtrise du temps et de l’espace » (Charles OSSAH EBOTO, 2006 : 387).

Le « nnèm » quant à lui, représente le coeur. C’est la personne en tant qu’être doué de connaissance, d’affectivité, d’émotions (douces et violentes ; pacifiques et guerrières ; constructives et destructrices). Il est également l’un des centres énergétiques majeurs de l’Homme, on peut même dire que c’est son « centre énergétique moteur » dans la mesure où :

« C’est le coeur, à l’aune de la Lumière (la flamme divine) ou des Ténèbres qu’il renferme, qui donne le ton à nos actions positives ou négatives en libérant, selon les cas, soit une énergie positive soit une énergie négative. C’est pourquoi « manger mystiquement » (« cannibalisme mystique ») ou littéralement (anthropophagie ordinaire), le coeur d’une personne, c’est non seulement tuer ou dominer la personne en la plaçant sous son contrôle absolu, mais surtout s’approprier ses forces et ses capacités intrinsèques. La possession d’un totem (d’un double animal) passe d’ailleurs par la consommation du coeur de l’animal choisi » (« Mbombok A. »).

Quand on essaie de suivre P. M. HEBGA, on comprend que les quatre (4) instances susvisées ne constituent pas, en réalité, de simples parties d’un composé (l’Homme), mais représentent, chacune (à son niveau de perception et de compréhension), la personne humaine analysée à partir d’un « angle de vision » particulier. Autrement dit, le « nyuu » par exemple, n’est pas une partie de la personne comme les quatre membres le sont pour le corps humain103(*), mais représente toute la personne humaine sur le plan physique du « visible ». HEBGA, souligne par ailleurs que ces différentes instances de la personne sont en interaction. C’est d’ailleurs cette « relation interactionnelle », qui peut permettre de mieux comprendre l’action des forces de l’Invisible sur l’Homme et sur l’environnement social en l’occurrence.

Les différentes actions négatives des forces occultes que nous allons maintenant essayer d’analyser (les « maladies mystiques »), découlent de cette conception « pluraliste » et complexe de l’être humain. Ce qu’il convient de ne jamais perdre de vue c’est que : les « attaques mystiques » ont pour but initial d’atteindre le « corps invisible » (le « champ aurique » ou « titii » et le souffle ou « mbuu »), mais le « corps visible » (le « nyuu ») en subit toujours les effets à cause de la relation d’« interdépendance » qui existe entre les différentes « instances de la personne ». D’ailleurs, c’est sur celui-ci qu’apparaissent le plus souvent les différents symptômes notables et visibles.

Parmi la grande palette des affections d’ordre occulte qui ébranlent profondément l’environnement social des Camerounais en général et des Basaa de Boumnyebel en l’occurrence, nous avons pu en noter quatre (4) principales à savoir : le « Likang », le « Nson Basaa », le « cannibalisme mystique » et les « intrusions occultes ».

1. LE « LIKANG » OU LA « MINE ANTIPERSONNELLE OCCULTE »

Le « Likang » est une maladie d’ordre mystique. Si nous nous référons à ce que nous avons pu observer nous-mêmes et aux explications que le « Mbombok R. » a daigné nous donner, le « Likang » est provoqué par une « manipulation maléfique » des forces de l’Invisible. Laquelle manipulation permet au « sorcier » (« iemb » ou « mut liemb » en Basaa) de préparer et d’installer une sorte de « mine antipersonnelle mystique » élaborée à partir d’ossements humains de préférence. Ainsi, à l’instar d’une mine antipersonnelle ordinaire, le « Likang » (la « mine antipersonnelle occulte ») « explose » (se « déclenche ») dès qu’il y a contact physique humain. La particularité de la « mine occulte » tient du fait que l’explosion libère une « charge d’énergie maléfique » qui, avant d’aller se déposer dans le ventre104(*) de la victime, pénètre le corps de celle en passant par ses pieds. C’est pourquoi l’élément qui attire directement le regard sur une personne frappée par ce maléfice, est le gonflement démesuré des pieds. Par ailleurs, à un stade très avancé de la maladie, les pieds de la victime sont recouverts de pustules qui, en se perçant, libèrent un liquide putride et une odeur nauséabonde. Le « Mbombok R. » nous expliqua, en fait, que lorsque cette « charge maléfique » entre dans le corps de la victime, elle « brûle », lors de son passage, les pieds de la victime (d’où le gonflement et le noircissement des pieds) avant d’aller élire domicile dans le ventre de cette dernière. Si le malade ne reçoit pas de traitement approprié à temps, la maladie va envahir tout le corps et à terme entraîner la mort.

Nous avons pu, au cours de notre travail, relever quelques cas relatifs à cette « attaque occulte ».

Le Sous-préfet de l’arrondissement de Ngok-Mapubi, M. NDONGO Luc, souligna au cours de l’entretien de Janvier 2009, qu’un de ses amis (le Sous-préfet de Dibang105(*)) avait été frappé des deux pieds par le « Likang » au cours des années 2006-2007. C’est à Boumnyebel qu’il avait pu se faire soigner.

Nous avons également pu observer les différentes phases du processus de guérison de cette maladie chez le « Mbombok R. » lorsque celui-ci s’occupait d’une patiente. La « Dame » en question, nous fit le témoignage suivant :

« J’ai parcouru quelques hôpitaux de la place sans connaître une amélioration de mon état de santé. Les médecins avaient posé le diagnostic selon lequel : le nombre de mes globules rouges avait augmenté d’une façon anormale dans mon corps et qu’il s’agissait apparemment d’un diabète aigue avec, à terme un risque de cancer généralisé. Mais les soins qu’ils m’ont prodigués n’ont rien changé. C’est sur le conseil d’une amie, que je me suis décidée à venir voir le « Mbombok R. ». Les marabouts, les sorciers : je n’y crois pas vraiment. Mais, plusieurs de mes amies m’ont dit que le mal dont je souffre n’est pas un mal ordinaire, mais mystique ».

Au cours des quelques séances d’un traitement intensif, cette femme a fini par recouvrir la santé et le plein usage de ses deux (2) jambes. Nous avons, par ailleurs, pu relever deux (2) phases déterminantes du processus de guérison du « Likang ». La première ou « phase de neutralisation » consistait à « désamorcer » la « charge maléfique » en appliquant sur les pieds de la victime (la « Dame » en l’occurrence) une huile spéciale que le« Mbombok R. » appelle « Lisongo » dont l’une des fonctions principales est de « désactiver les propriétés actives néfastes du Likang ». Après quelques jours d’application de cette « huile thérapeutique », les plaies tendent à se cicatriser, il n’y a plus découlement de liquides putrides. Quant à la seconde ou « phase d’éradication complète », elle consistait à éliminer totalement la « charge maléfique » et à purifier le sang en faisant des scarifications sur des « points secrets » ; lesquelles scarifications étaient ensuite recouvertes d’un produit cicatrisant et purificateur appelé « Yang Likang » : c’est ce produit qui élimine précisément et totalement le « Likang ».

Pour notre gouverne, le « Mbombok R. » nous expliqua que :

« Le diagnostic des médecins, avec lesquels j’entretiens parfois de bonnes relations de coopération, n’était pas total faux, mais ne pouvait pas leur permettre de soigner la « Dame ». Puisque, pour soigner une maladie, il faut déceler sa véritable « cause » et non se contenter de traiter ses symptômes. Par conséquent, pour guérir le « Likang », il faut, comme tu m’as vu le faire, neutraliser et extraire d’abord cette « charge maléfique » du corps de la victime, avant d’administrer des soins complémentaires ».

2. LE « NSON BASAA » OU LE « MISSILE DE L’INVISIBLE »

Le « Nson Basaa » est un terme générique qui désigne, dans l’« Invisible », une pléiade de « projectiles maléfiques ». Le « Nson Basaa » est concrètement une « charge d’énergie maléfique » différente du « Likang », mais aussi létale que ce dernier. Ici, il ne s’agit pas tant, d’une « mine occulte » que le sorcier ou la sorcière pose sur le sol, mais plutôt d’un « missile mystique » qu’il lance vers sa victime. C’est dans cette logique que, le « Nson Basaa » pourrait être appréhendé comme un « missile de l’Invisible de type homme-homme », c’est-à-dire, dont le point de lancement (départ) est l’homme maléfique (le sorcier) et le point d’arrivé (la cible) est l’homme « innocent », c’est-à-dire, sans défenses (occultes), qui constitue d’ailleurs une « proie » de choix106(*).

Il existe plusieurs types de « Nson Basaa », nous disait le « Mbombok R. », et les sorciers en fabriquent de nouveaux tous les jours. S’il s’agissait de les classifier, on pourrait obtenir deux (2) grandes catégories. La « première catégorie » renfermerait les « Nson Basaa relativement moins dangereux », c’est-à-dire, qui n’entraînent pas directement la mort (mais peuvent quand même à terme la provoquer) et dont l’objectif principal, dit-on, est seulement de « jouer » avec la victime (tester ses défenses). Comme exemple pouvant entrer dans cette catégorie, nous aurions le « Seck Miss » (littéralement « barrer les yeux » en langue basaa), très répandu à Boumnyebel, surtout dans les écoles où les jeunes enfants en font régulièrement les frais. Il y a aussi le « Ngaar Nyo » (littéralement le « fusil de la bouche ») qui, entre autres, provoque l’apparition de pustules sur le corps de la victime.

Quant à la « seconde catégorie », elle pourrait contenir les « Nson Basaa purement létaux », dont le but n’est ni plus ni moins d’esquinter gravement voire de « désagréger » complètement le corps de la victime. Parmi ces derniers, le « Mbombok R. », nous a parlé, du « Nson ma lep ma mìm » (littéralement le « Nson issu de l’eau du cadavre en décomposition »). Comme sa terminologie l’indique, ce type de « Nson » a pour objectif le « pourrissement quasi instantané » du corps de la victime à l’instar d’un cadavre. L’individu qui subit une telle attaque voit son corps se désagréger à veau l’eau.

Il convient de retenir ici que, ces différentes « attaques occultes » sont de type « énergétique ». Pourquoi cela pourrait-on s’interroger ? Tout simplement parce que l’homme lui-même, qu’il soit l’assaillant ou la victime, est, en tant que partie intégrante de l’univers, composé d’énergies. L’énergie est partout dit-on. Tout à l’intérieur de l’Homme, à l’extérieur et autour de lui, dégage de l’énergie. François Xavier AKONO (2005 : 68), souligne à ce propos par l’entremise de HEBGA que le « Muntu » (l’homme) est constitué par « une force cosmique » qui le relie à l’univers et à ses semblables. À partir de là, l’on peut considérer que chaque être humain est une « quantité d’énergie qui rayonne dans un champ ». Lequel champ lorsqu’il est « maléfiquement » perturbé peut entraîner la maladie et voire même la mort de la personne visée.

3. « MADJENA MA DJÚ »107(*) OU LE « CANNIBALISME MYSTIQUE »

Le « cannibalisme mystique » que P.M. HEBGA (1998) aborde dans le quatorzième chapitre de son ouvrage, figurerait en tête de la « liste des attaques occultes » les plus extraordinaires si une telle liste était élaborée. Il doit être distingué de l’« anthropophagie physique » dont la pratique fait bien partie de l’histoire de l’humanité.

Dans sa perspective du « pluralisme anthropologique », HEBGA attribue le « cannibalisme mystique » à la collaboration de deux (2) des quatre (4) instances de la personne humaine précitées à savoir : le « titii » (l’« instance ombre ») et le « mbuu » (l’ « instance souffle »). Dans cette relation étroite, le « mbuu » se dote du « hu » qui est le pouvoir qui permet au sorcier de « dévorer » sa victime.

Dans son analyse très pointue du « cannibalisme mystique », HEBGA (1998 : 321) souligne qu’ici, l’« instance souffle » ou « mbuu » doit être considérée comme « un champ en état d’excitation » et l’« instance ombre » ou « titii » comme un « champ rayonnant doué d’une capacité interne d’élargissement indéfini », c’est-à-dire, permettant au sorcier de « sortir » de lui-même, de son propre corps, pour aller « vampiriser » le corps de la victime. L’auteur mentionne aussi que dans cette perspective, le « mbuu » doté du « hu » (le « pouvoir du sorcier ») et le « titii » (l’« instance ombre »), « agissent sur la victime comme un champ énergétique sur un autre champ énergétique. L’influx du champ agresseur sur le champ agressé est désorganisateur ».

Il est crucial (pour établir une nette dichotomie entre le « cannibalisme mystique » et l’anthropophagie ordinaire ou physique) de souligner ici que : les effets de la « manducation mystique » (« Madjena ma Djú ») sur le corps de la victime ne se traduisent pas, à proprement parler, par la disparition des organes « mangés », mais « par leur perturbation, qui peut, à la limite, atteindre le degré appelé mort » (P. M. HEBGA, Op. Cit.,). En d’autres termes :

« Lorsqu’on dit d’une personne qu’elle a été « mangée dans la sorcellerie » (« Ba Dje nyè li emb » en Basaa), il ne s’agit pas dans ce cas précis de la personne en tant que « corps physique », mais plutôt de la personne en tant qu’« être énergétique » que le sorcier « consomme » et « consume » (« Mbombok A. »).

En clair, lors du « cannibalisme mystique », ce n’est pas le « nyuu » (corps) de la victime qui est « mangé » (auquel cas on parlerait plutôt d’anthropophagie physique ou de « cannibalisme ordinaire »), mais c’est en réalité l’« énergie vitale », la « substance essentielle » de la victime que le sorcier extrait du corps de ce dernier. Au terme de cette « opération funeste occulte », la victime est « vidée » de sa substance et devient une simple « coquille vide » ou « kougang » (« homme vidé de son énergie » en langue basaa).

Afin d’illustrer son propos sur ce type d’attaque occulte (« la manducation mystique »), le Chef MADING Joseph nous raconta une anecdote très édifiante. Il y a de cela quelques années aujourd’hui, qu’au cours d’un procès au tribunal d’Éséka, on demanda à la personne qui était accusée de pratiquer régulièrement « la manducation de nuit », de montrer devant l’assemblée, comment elle procédait pour « manger » ses victimes. L’individu en question demanda que l’on lui apporte, pour ce faire, deux (2) papayes et qu’on les pose sur le bureau du juge. Quelques instants plus tard, il demanda que l’on ouvre d’abord la première papaye. Ce qui fut fait. Cette papaye là, était restée en bon état à l’extérieur comme à l’intérieur. Ensuite, il demanda que l’on ouvre la seconde. Et là, ce fut la stupeur générale dans le tribunal, parce que, à la différence de la première papaye qui était restée en bon état à l’extérieur et à l’intérieur, la seconde, bien que, vu de l’extérieur, elle paraissait intacte, à l’intérieur, il n’y avait plus rien. Tout avait disparu, même les pépins. En fait, la seconde papaye avait était « proprement mangée » de l’intérieur, sans toutefois que l’extérieur ne soit affecté. Cette histoire étonnante a poussé le Chef MADING à comprendre qu’effectivement, il y avait parmi nous des individus (« kougang ») qui continuent à déambuler, alors qu’ils sont déjà « morts de l’intérieur ».

Dans ce type de procès, on peut parfois entendre les accusés de sorcellerie (« mangeurs mystiques d’hommes ») se disputer entre eux sur qui a « mangé » le coeur ou le foie ou les poumons, ou tout autre organe de la victime. Mais ici, le foie, le coeur, les poumons, ne doivent pas être compris au sens littéral d’« organes du corps physique », mais « au sens subtil et mystique des centres énergétiques » de l’Homme (« Mbombok A. »).

Le « cannibalisme mystique » peut donc, au mieux, causer la maladie de la personne attaquée et au pire, la mort de cette dernière.

4. LES « INTRUSIONS MYSTIQUES » ET AUTRES « INTROMISSIONS OCCULTES »

Qu’entendons-nous, d’une part par « intrusions mystiques » et d’autre part, par « intromissions occultes » ?

Par « intrusion mystique » il faut entendre l’« insertion occulte » d’objets (cailloux, pierres, rochers, écailles de poissons…), d’animaux (rats, serpents…) ou d’esprits démoniaques dans le corps des victimes. Il est essentiel de noter, en ce qui concerne l’« insertion occulte d’objets ou d’animaux » que, lorsqu’un sorcier (ou sorcière) introduit mystiquement dans le corps de sa victime un caillou, une pierre, un rocher, des écailles de poissons, ou un animal ; l’objet ou l’animal en question ne se trouve pas en réalité dans le « corps physique » de la victime, mais dans son « corps subtil ou astral » (« Mbombok A. »). Par conséquent, si la victime passe par exemple à l’hôpital une I.R.M (Imagerie par Résonance Magnétique), on ne verra jamais le rocher ou ledit animal comme tel dans son « corps physique », mais on notera, à la limite, les effets de la présence de quelque chose de « cliniquement indéfinissable » (« Mbombok A. »), par exemple : un gonflement anormal et médicalement incompréhensible (et inexplicable) du ventre lorsque l’objet ou l’animal a été déposé dans le « ventre du corps astral » de l’individu. La « chirurgie occidentale » s’avère généralement inefficace, seule la médecine traditionnelle peut permettre de soigner un tel cas. On procèdera ici, disait le « Mbombok A. », grâce à notre propre « double spirituel » (notre esprit), non plus à une « insertion » (à l’instar du sorcier), mais à une « extraction mystique »108(*) de l’élément étranger du « corps subtil de la victime ».

Par ailleurs, « Il arrive que le corps d’un individu, homme ou femme, soit envahi par une présence étrangère […] qui s’empare de lui… » (FALGAYRETTES-LEVEAU C., PRESTON BLIER S., YOUSSOUF TATA C., BOULORE V., P. BOURGEOIS A., 1996 : 81) : c’est ce que nous avons, dans ce cas précis, appelé « insertion occulte d’esprits maléfiques». Il s’agit en fait d’une autre forme d’« intrusion mystique » qui consiste pour le sorcier, à introduire non plus un objet ou un animal dans le « corps » de la victime, mais un esprit maléfique (parfois, c’est l’esprit du sorcier qui vient hanter le corps de la personne cible).

Les « intromissions occultes » quant à elles, renvoient à ce que l’on appelle trivialement « les couches de nuit », c’est-à-dire, le « coït avec les démons et autres esprits maléfiques » : crime qui, comme le soulignait déjà Jean BODIN (16e S.)109(*), pose la question délicate de l’« incubat » (« incubes ») et du « succubat » (« succubes ») qu’après Saint Thomas d’Aquin, tous les théologiens et démonologues ont reconnu pour vraie. Par ailleurs, il peut aussi arriver que le sorcier (avec le concours des démons) se livre également à ce genre de « viols mystiques ». Ce fut déjà le cas du Carme Ricordi en 1329 rapporté par J. PALOU (2002 : 26 et 53) :

« Le carme Ricordi, sorcier à Carcassonne, fabriquait les effigies des femmes qu’il désirait. De sa salive, de son sang et de celui de crapauds, il humectait ces effigies vouées par lui à Satan et les plaçait sur le seuil des maisons où habitaient les jeunes femmes. De nuit, Ricordi se rendait devant ces demeures et les belles venaient alors se jeter dans ses bras. Pour remercier le Diable de ses bons offices, le carme lui sacrifiait un papillon…Carme Pierre Ricordi accusé […] avoua son crime et fut condamné avec quelques autres sorciers à la prison à vie ».

À cette époque, on note également que, pour se prémunir contre les envoûtements de type sexuel, « on prenait la précaution de placer dans les jardins des boules de verre (witch-ball) » (J. PALOU, Op. Cit.).

En somme, ce que l’on pourrait retenir ici c’est que toutes les « attaques invisibles » mentionnées ci-dessus, ont un point commun à savoir : l’appropriation du corps et surtout de la force vitale des victimes. Elles visent cette énergie tantôt pour la désorganiser, tantôt pour l’absorber. Ce qui, on peut s’en douter, cause un grand préjudice d’une part, à la victime qui ne peut plus produire (vaquer à ses occupations quotidiennes), à cause de la maladie contractée ou de son décès et d’autre part, à la société qui se voit priver de ses hommes et femmes les plus valides. Toutefois, dans la suite, nous nous sommes efforcés de démontrer que l’espoir demeure, tant il est vrai que tout problème a toujours une solution et toute maladie, un remède ; il suffit simplement de bien chercher et de chercher au bon endroit. En fait, à Boumnyebel notamment, les « Ba Mbombok » ont développé une panoplie de « moyens de protection et de défense occultes » aussi extraordinaire et remarquable que ceux d’attaques et de destruction des sorciers. Quels sont-ils ? Et quels sont leurs modes opératoires ? La réponse à ces questions a constitué la trame du paragraphe suivant (B).

B. LES « MOYENS DE PROTECTION ET DE DÉFENSE INVISIBLES »

Soulignons de prime abord que, la question de fond sur laquelle nous avons développé ce paragraphe est celle de savoir : comment peut-on survivre dans un environnement qui semble « ésotériquement dangereux » ?

Le droit pénal camerounais admet, certes, les cas de « légitime défense ». En d’autres termes, en cas d’« agression physique » injuste, le droit autorise la victime de ladite agression, de riposter, si nécessaire, par la « violence physique ». Quid donc des « agressions occultes » ?

À ce propos, J. PALOU (2002 : 46) souligne qu’au 17e Siècle par exemple, les « sorciers » étaient souvent sévèrement punis lorsqu’on réussissait à établir leur crime. En effet, nous dit l’auteur, « Le code des wisigoths d’Espagne, plus dur, punit du fouet et de la réduction de la personne libre en esclavage les coupables de maléfices graves : lanceurs de tempêtes et de grêle sur les vignes, invocation de démons, sacrifices nocturnes aux démons ».

Au Cameroun du 21ème Siècle, force est de constater qu’à l’heure actuelle, le Droit est quelque peu imprécis voire pusillanime au sujet des sanctions applicables aux personnes reconnues coupables de sorcellerie. Les quelques décisions de justice qui sont parfois prises à l’endroit des « sorciers », restent encore peu satisfaisantes. Toutefois, dans le souci de limiter et de sanctionner, autant que possible, les auteurs de pratiques de sorcellerie, les autorités traditionnelles, au niveau du village de Boumnyebel par exemple, ont élaboré un certain nombre de sanctions. En outre, des « techniques occultes » permettant d’une part, de juger les accusés de sorcellerie et d’autre part, de se protéger contre d’éventuelles « attaques mystiques », ont été également mises au point.

Dans ce second Paragraphe, nous avons tenté d’analyser les « techniques judiciaires mystiques » (les ordalies) et les « sanctions traditionnelles » d’une part ; d’autre part, nous avons étudié les « moyens occultes » permettant de se protéger et de se défendre contre les sorciers et sorcières.

1. LES « ORDALIES » ET LES « SANCTIONS TRADITIONNELLES » DE « GOÉTIE »

Les « ordalies » peuvent être considérées comme des « épreuves judiciaires mystiques » dont l’issue, par l’entremise de Dieu ou d’une puissance de l’« Invisible » (notamment l’Ancêtre), vise à établir la culpabilité ou l’innocence d’un accusé de sorcellerie. Dans certaines contrées, les « ordalies »110(*) sont des « épreuves permettant par l’administration de poisons violents de démasquer puis de juger des individus soupçonnés de pratiques de sorcellerie ou d’actes antisociaux » (F.- LEVEAU C., PRESTON B. S., YOUSSOUF T. C., BOULORE V., P. BOURGEOIS A., 1996 : 49).

Le Chef traditionnel de Boumnyebel, EOCK Simon, au cours de l’entretien de Janvier 2009, nous faisait remarquer qu’en général sur le plan traditionnel, ce n’est pas par l’administration de poison que les accusés de sorcellerie sont démasqués puis jugés, mais par d’autres « techniques subtiles » telles que : le rite du « Djis li Mbas » ou « rite de la graine de maïs » ; le rite du « Sol » ou « rite de l’étau d’herbe » ; le rite du « Bél » ou « rite des écorces de vérité » ; le rite du « Yap » ou « rite de l’arbre sacré ». À la lumière des explications du Chef, essayons de comprendre ces différentes « ordalies ».

Le Rite du « Djis li Mbas » est un rite qui consiste à mettre une graine de maïs dans l’oeil de la personne soupçonnée de pratiques de sorcellerie ou de tout autre acte contraire à l’ordre social. Si la personne considérée est innocente des faits qui lui sont reprochés, la graine de maïs (« Djis li Mbas » en Basaa) sort de son oeil sans causer le moindre désagrément. Mais dans le cas contraire, elle reste plantée dans son oeil tout en provoquant des douleurs atroces et un gonflement dudit oeil. Si rien n’est fait dans les brefs délais, l’individu peut même perdre l’usage de cet oeil.

Le Rite de l’étau du « Sol » est une « ordalie » au cours de laquelle une autorité traditionnelle, le Chef par exemple, forme deux (2) touffes à partir d’une herbe « spéciale » appelée « Sol » qu’il tient fermement dans ses mains tout en les croisant dans le dos de l’accusé(e). La personne soupçonnée est par conséquent prise dans un « étau mystique » qui ne se dessert que lorsqu’elle est innocence et reste « extraordinairement » serré dans le cas contraire. Le Chef EOCK S. mentionne que dans un tel cas, toute tentative de l’accusé (e) de se soustraire par la force à l’étau du « Sol » est toujours vouée à l’échec.

Le Rite du « Bél » est un rite où la culpabilité ou l’innocence de l’individu soupçonné est établie grâce au verdict des « écorces de vérité » appelées « Bél ». Le rite présente deux (2) phases principales. La première phase consiste à relier entre elles, deux (2) écorces de « Bél » à l’aide d’une ficelle « spéciale »111(*). La seconde phase consiste — après avoir prononcé des formules d’usages, par exemple, « Est-ce que l’individu ici présent accusé d’avoir détruit mystiquement le champ son voisin est innocent ? » (Chef EOCK S.) — à couper d’un geste rapide la ficelle. L’innocence de l’accusé(e) sera établie en fonction du positionnement des écorces sur le sol. Ainsi, si les deux (2) écorces tombent en présentant leur partie interne (celle qui est concave) vers le ciel, l’accusé(e) est déclaré(e) innocent(e). Dans le cas contraire, c’est-à-dire, lorsque les deux (2) écorces tombent en présentant leur partie externe (celle qui est convexe) vers le ciel, l’individu est déclaré coupable. Par ailleurs, si l’une des deux (2) écorces tombent en présentant sa partie interne vers le ciel (désigne l’individu comme innocent) alors que l’autre présente plutôt sa partie externe vers le ciel (le désigne comme coupable), l’on déduit qu’il y a encore des choses que les parties n’ont pas dites et qu’elles devraient dire avant tout jugement.

Le Rite du « Yap » est un rite « exceptionnel » et très craint. L’on ne conduit, en général, auprès de cet « arbre sacré » (le «Yap »), que des individus soupçonnés d’homicides volontaires (par sorcellerie notamment). Ici, le « verdict des Ancêtres » est radical et sans appel dans la mesure où, en cas de culpabilité, c’est la mort de l’accusé après une attente de neuf (9) jours. Ce rite constitue d’ailleurs la « sanction traditionnelle ultime ».

En ce qui concerne justement les « sanctions traditionnelles » pour sorcellerie, en plus de celle de mort susvisée, nous en avons relevé trois (3) autres à savoir : les « blâmes simples », le « Kwag » et le « Kad ».

Les « blâmes simples » sont des avertissements traditionnels sanctionnant un écart de conduite de l’individu. Pour faire amende honorable et se faire pardonner, le concerné peut par exemple offrir du vin ou des victuailles aux habitants du village.

Le « Kwag » est une « amende traditionnelle » beaucoup plus élevée qui peut être estimée en espèce ou en nature (chèvres, boeufs, coqs…). Il sanctionne généralement les récidivistes ou des infractions moyennement graves.

Le « Kad » quant à lui, est une sanction nettement plus grave que les deux précitées, d’ailleurs, elle vient juste avant le « jugement mortel » du « Yap ». Il s’agit d’une « quarantaine » qui est imposée au délinquant : il est ainsi, dans tout le village, interdit à quiconque de lui adresser la parole, de l’aider, d’aller chez lui ou de le recevoir chez soi. Dans un cadre local et familial, cette situation est insupportable et débouche, in fine, à des excuses publiques très onéreuses.

Passons dès à présent aux techniques proprement dites de protection et de défense « invisibles » censées permettre au « Nouveau Patriote » (« Mbombok A. ») de survivre dans un contexte sociopolitique hostile.

2. LES « TECHNIQUES DE PROTECTION ET DE DÉFENSE OCCULTES »

À propos de la notion de « protection » (et de « défense »), le (« Mbombok A. ») estimait que si à une « agression physique », l’on accepte une « riposte physique », alors à une « agression occulte » l’on devrait tout aussi admettre une « riposte occulte ». En effet, le principe de la « proportionnalité de la légitime défense » (reconnu en Droit) indique que la riposte doit toujours être graduée (en adéquation avec l’attaque), c’est-à-dire que, à une « attaque verbale », l’on se doit de riposter par le « verbe » (la « parole ») ; à une « attaque physique », la riposte doit être, si nécessaire, « physique » ; et à une « attaque mystique », la riposte doit appartenir à la « sphère de l’Invisible » pour être probante et significative.

Il convient avant tout de noter ici que les « techniques occultes » utilisées dans le passé, par les « maquisards » du temps du « Gwet bi Kundè  »112(*) (la guerre pour la « Réunification » et l’« Indépendance » du Cameroun) pour résister aux colons et aux « Dikokôn » (espions et alliés des colons), sont, à quelques exceptions près, les mêmes utilisées aujourd’hui par les Basaa de Boumnyebel pour survivre dans cet environnement social et politique « inamical ». Nous en avons retenu trois (3) principales à savoir : le « Ban », le « Kòn » et le « Nseebe ».

2.1 LE « BLINDAGE INFÉRIEUR OU SIMPLE » : LE « BAN »

Dans la « manipulation des forces de l’Invisible », le « Ban », à l’instar des autres « techniques occultes », fait partie intégrante de la « théorie des sortilèges basaa ». Ce « blindage inférieur » (par opposition au « blindage supérieur » ou « Kòn ») a pour fonction première de prémunir contre un « maléfice déterminé » qu’un individu a subi (une attaque au « Nson » par exemple). Il intervenir généralement après la guérison de la victime d’une « agression occulte ». Cette « technique occulte de défense et de protection », comme d’autres d’ailleurs, n’est pratiquée qu’à la demande de la victime. Mais, le Mbombok peut la recommander à son patient ou patiente.

Selon le « Mbombok R. » :

« Le « Ban » est dit « blindage inférieur ou simple » parce que son rayon d’action, son champ de protection est nettement réduit. En fait, le « Ban » permet seulement à la victime d’une agression occulte identifiée de se prémunir, dans l’avenir, contre la même attaque. Cette « technique invisible » opère donc comme une sorte de « vaccination mystique » contre le maléfice concerné ».

Ainsi, si la personne est par exemple « blindée » contre le « Likang » (« mine antipersonnelle occulte »), elle devient pratiquement « invulnérable » uniquement contre cette « agression occulte », mais à la merci des autres « attaques invisibles ». En fait, le « Ban » permet, au cours d’une « cérémonie traditionnelle spécifique » lors de laquelle un poulet peut être donné en sacrifice aux « Basôgôl » (Ancêtres), « d’accroître au premier niveau » (« Mbombok R. ») la force et la résistance des « principales instances » de la personne (corps, souffle…), assurant ainsi à ladite personne, une meilleure protection contre l’attaque occulte concernée.

2.2 LE « BLINDAGE SUPÉRIEUR OU AVANCÉ » : LE « KÒN »

Parmi les « techniques de protection et de défense invisibles », le « Kòn » est considéré comme la plus achevée d’où le nom de « Défense absolue ancestrale » que lui attribue le « Mbombok R. ». Le « Kòn » est considéré chez les Basaa, comme le « summum de la protection et de la défense occulte » pour deux (2) raisons principales. Premièrement, il regroupe tous les autres types de « techniques mystiques de protection et de défense ». Deuxièmement, il protège et défend à la fois son possesseur et l’entourage immédiat de ce dernier.

Selon le « Mbombok B. », le « Mbombok R. » et le « Mbombok A. », le « Blindage supérieur ou avancé » protège contre la quasi-totalité des « attaques occultes » connues de nos jours et, à un niveau très poussé, il peut protéger contre les armes à feu et les armes blanches113(*).

Le « Kòn » possède en fait, plusieurs facultés à savoir : la « faculté de cacher du mal », la « faculté d’éloigner le mal » et la « faculté de renvoyer le mal ».

Cette « Défense absolue ancestrale », en effet, a la faculté d’« occulter » la présence de son dépositaire face aux « délinquants et autres assassins du monde de l’Invisible » (« Mbombok A. »). Autrement dit, elle lui permet d’être, à l’égard des « sorciers », « invisible dans le monde Invisible » (« Mbombok R. »). Le « Mbombok R. », ajoutait également que : « Le « Kòn » peut aussi créer des illusions en faisant en sorte que, le « sorcier », au cours de « sa chasse astrale », au lieu, par exemple, de voir la personne endormie dans son lit comme telle, voit plutôt en lieu et place de celle-ci, un amas d’immondices ».

Le « Kòn » a également la « faculté d’éloigner le mal ». À ce propos, les « Ba Mbombok » disent : « Li bè dig i mbus », c’est-à-dire, « Que le mal soit toujours loin derrière ». Ici, cette « technique occulte » permet à l’individu, grâce à l’amplification de son « champ énergétique », de son « champ aurique », de créer une distance considérable entre lui et tout ce qui peut arriver de fâcheux ou de périlleux. Par exemple, si un accident est censé se produire dans un lieu, tant que l’individu possesseur du « Kòn » (homme politique ou simple acteur social) s’y trouve, ledit accident est « occultement suspendu ». Mais après avoir quitté les lieux, il pourrait entendre « derrière lui » qu’un accident vient de se produire juste après son départ. Le « Kòn » agit donc ici comme un « dôme invisible » qui protège l’individu et son entourage contre le mal. Sa présence dans un lieu inhibe, momentanément, la capacité de nuisance des forces maléfiques en présence.

Le « Kòn » a enfin, la « capacité de renvoyer le mal ». Il assure donc ici, une « réversibilité défensive » (« Mbombok A. ») à son possesseur : c’est le « Temb ni nyè » ou « déflexion mystique de l’attaque adverse ». Autrement dit, le « Blindage supérieur » a la capacité de retourner la force de l’attaquant contre lui-même : un « retour à l’envoyeur » en quelque sorte. Ainsi, en cas d’« attaque occulte » quelle qu’elle soit, sur une personne détentrice de ce « Blindage avancé », non seulement l’attaque n’aura aucun effet sur la personne visée, mais surtout, elle va se retourner contre son auteur en étant multipliée. Le « Mbombok A. » souligne d’ailleurs que :

« La charge d’énergie maléfique, en rebondissant sur la « cuirasse invisible » du détenteur d’un tel « blindage », à la manière d’un ballon envoyé sur un mur de béton, gagne une puissance plus destructrice qui se retourne contre l’assaillant : l’effet boomerang hors contrôle est assuré ».

Il est important de mentionner ici que, un individu qui reçoit le « blindage » que confère le « Kòn » ne devient pas ipso facto un « Mbombok » du type « Kònkòn »114(*). En effet, bien que le « Kòn » fasse partie des cinq (5) «sat mbok » (« objets sacrés ») qui confèrent à un individu les pouvoirs d’un « Mbombok », en devenir un, nécessite une « cérémonie d’intronisation » (de consécration) spéciale, qui n’intervient qu’après une « initiation » suivie auprès d’un « Mbombok » déjà confirmé. En clair, dans le cas qui nous incombe ici, l’individu qui se fait « blinder » au « Kòn » reçoit simplement les pouvoirs de « blindage supérieur », sans devenir un « Mbombok » confirmé de ce niveau du « savoir occulte et confrérique » (« Mbombok A. »). Par conséquent, à la différence d’un « Mbombok » de ce niveau, qui, après son initiation, possède les « pleins pouvoirs », c’est-à-dire qu’il est d’abord « blindé » lui-même par le « Kòn » et reçoit, de surcroît, les pouvoirs pour soit « blinder », soit « initier » d’autres individus ; l’individu qui n’a pas été initié au secret du « Kòn », mais à qui on a simplement transmis les pouvoirs de « blindage supérieur », serait incapable de transférer ces mêmes pouvoirs à un autre individu, donc de « blinder » ou d’« initier » ce dernier.

Par ailleurs, le « Mbombok R. », nous disait que, par mesure de précaution, c’est-à-dire, pour éviter que ce type pouvoir ne tombe entre des mains malveillantes, avant d’appliquer les « techniques de blindage » (surtout celle « supérieure ») sur un individu, il procédait d’abord au « Ngambi » (la « divination par l’araignée »), c’est-à-dire qu’il consultait d’abord les Ancêtres afin de savoir si la personne était digne de recevoir un « blindage » de sa part. Il ajoutait aussi que les « Ba Mbombok » étaient très jaloux de leurs secrets et ne les confiaient pas au premier venu. Abondant dans son sens, le « Mbombok A. », soulignait que : « les individus qui ont fait le choix de détruire, de répandre le malheur et les souffrances autour d’eux, n’ont pas l’âme assez noble pour recevoir de telles techniques de blindage dans la mesure où, celles-ci ont pour but fondamental : la préservation de la Vie ».

2.3 LA « TECHNIQUE OCCULTE D’ÉVITEMENT » : LE « NSEEBE »

Le « Nseebe » n’est pas une « technique occulte de blindage » comme les deux (2) susvisées, mais constitue plutôt une « technique mystique d’évitement ou de contournement ». Aux dires du « Mbombok R. », il s’agirait d’une transformation contemporaine et moderne du « Dim Ba ko » (« Kaléidoscope hypnotique ancestral »)115(*) utilisé jadis dans le « maquis » de Boumnyebel par les patriotes basaa. En effet, disait-il :

« Contrairement au « Dim Ba ko », que l’on ne peut pas toujours avoir sur soi ou facilement transporter (il reste à l’apanage des « Ba Mbombok » qui sont habilités à l’actionner), le « Nseebe » est « portable » et actionnable quasiment à tout temps, même par un simple initié ».

Le « Nseebe » permet à son possesseur, d’être à l’abri du « mauvais oeil », c’est-à-dire que, à chaque fois qu’un quidam lui voudra du mal, ou fomentera un complot pour lui nuire : soit le complot périclitera parce qu’il y aura toujours parmi les conspirateurs, un individu qui viendra le trouver et tout lui révéler ; soit le conspirateur lui-même, à chaque fois qu’il projettera de commettre son forfait, ne trouvera pas la personne ciblée ou oubliera la vraie raison de sa venue lorsqu’il la trouvera.

La « Technique occulte d’évitement » est, paraît-il, très utilisée dans la vie politique, surtout lors des élections au cours desquelles, à cause des différentes campagnes de sensibilisation (et de séduction) que se doivent d’effectuer les acteurs politiques pour engranger des voix, ces derniers sont souvent plus exposés au public que d’habitude donc plus susceptibles de subir des attaques de toute sorte (nous y reviendrons plus en détails dans le dernier Chapitre).

Comme nous l’avons dit tantôt, les techniques susvisées, ne pouvant être utilisées que pour préserver la Vie, elles ne peuvent, en aucun cas, être transmises à des « malfaiteurs » assoiffés de « sang » et de destruction. Le« Mbombok R. », indiquait d’ailleurs que : « il n’est pas possible de passer, à volonté, du « côté obscur de la force » vers son « côté éclairé » ; car à un certain moment, il faudra faire un choix qui scellera à jamais notre destin : détruire ou construire ». Par conséquent :

« Ceux qui ont donc fait le choix, non pas d’oeuvrer pour le développement et le bien-être de la Communauté — comme l’on fait leurs Ancêtres les plus méritants dans le passé et comme le recommande « Hilôlômbi » — mais plutôt pour la régression et la destruction de celle-ci au profit de leurs intérêts personnels, ne peuvent espérer disposer de la « puissance bienfaitrice et constructive » de l’Etre Suprême ; mais plutôt celle « maléfique et destructrice » du « Prince des Ténèbres ». En conséquence, on ne peut prétendre tuer ou détruire au nom des Ancêtres, a fortiori au nom de Dieu » (« Mbombok A. »).

Malgré les dérèglements que l’on observe de nos jours, il faut toujours garder à l’esprit que : l’univers ne s’effondrera pas et ne s’effondrera jamais, car les « disciples des forces bénéfiques », c’est-à-dire, tous ceux qui de près ou de loin, dans leur domaine d’activité, oeuvrent pour un lendemain meilleur pour eux-mêmes et surtout pour leurs semblables, veilleront à ce qu’un équilibre, quoi qu’il puisse parfois être précaire, soit maintenu. Le « déchaînement des forces maléfiques de l’Invisible » (« Mbombok A. ») que l’on note à ce début du troisième millénaire, doit pousser chaque individu à prendre position soit en faveur des forces obscures, donc à suivre le « courant, l’air du temps » en s’alliant aux forces démoniaques ; ou alors — tâche difficile et périlleuse, mais ô combien gratifiante et noble — à « naviguer à contre courant » en résistant de toutes ses « forces » au « Mal ». La « Terre ancestrale » a en fait besoin que « tous ses fils et filles soient tout amour » et qu’ils la servent en usant de toute la « force disponible » : « force verbale », « force physique », et « force occulte ».

Dans cette première articulation du Chapitre, nous avons tenté de démontrer que les forces de l’Invisible jouent un rôle ambivalent dans l’espace social dans la mesure où : sous « l’angle maléfique », elles concourent à l’hostilité « mystique » de l’environnement social d’une part ; d’autre part, sous « l’angle bénéfique », elles permettent néanmoins de se protéger, de se défendre et de survivre dans ce même environnement. C’est d’ailleurs, dans la même optique que nous avons abordé la seconde articulation (II) afin d’analyser les « différentes voies occultes d’ascension et de domination sociales ». Ceci nous a donc permis de ressortir l’impact des forces occultes sur la « réussite » sociale des individus.

II. LES FORCES DE L’INVISIBLE COMME « MOYENS D’ASCENSION » ET DE « DOMINATION » SOCIALES :

« THÉURGIES » OU « GOÉTIES »

Après avoir essayé, dans l’articulation précédente (I), de démontrer l’action négative et positive des forces de l’Invisible, respectivement dans l’animosité environnementale et dans la « survie » sociale des acteurs sociaux camerounais en général et de Boumnyebel en particulier ; nous allons, dans cette seconde articulation (II), nous atteler à établir une démonstration à partir de la question suivante : l’orientation « théurgique » (usage positif des forces de l’Invisible) ou « goétienne » (usage négatif des forces de l’Invisible, sorcellerie) conditionne t-elle la nature du « succès » sociale (« ascension » et « domination » sociales) ? Autrement dit, quel type d’« ascension » et de « domination » sociales le « nouveau patriote théurgien » et le « sorcier fossoyeur mystique » (« Mbombok A. ») obtiennent-ils par l’entremise des forces ésotériques ?

Dans ce canevas, nous avons essayé de démontrer précisément que : d’une part, les forces de l’Invisible influent différemment sur l’« ascension sociale » dans la mesure où, cette dernière est « délétère » ou « bénéfique » selon que sa réalisation s’est faite par la destruction des autres ou par un travail constructif personnel (ou collectif) ayant reçu une « onction ancestrale divine » (A). D’autre part, nous nous sommes évertués à montrer que : « ascension sociale » et « domination sociale » sont intimement liées, mieux la « domination sociale » n’est qu’un avatar, un corollaire de l’« ascension sociale » puisqu’il n’y a pas, à nos yeux, de « domination sociale » possible sans « survie » et surtout sans « ascension sociale » (B).

A. L’« ASCENSION SOCIALE » PAR « VOIES OCCULTES »

À l’aune de la manière dont les acteurs sociaux (et politiques)116(*) mobilisent les forces de l’Invisible au Cameroun en général et à Boumnyebel en particulier, l’« ascension sociale » peut emprunter « deux (2) types de voies occultes » à savoir : d’une part, la « voie goétienne, obscure et destructrice » ; d’autre part, la « voie théurgique, éclairée et constructive » (« Mbombok A. »).

1. LA « VOIE GOÉTIENNE D’ASCENSION SOCIALE »

La « voie goétienne d’ascension sociale » est « Une voie dans laquelle « l’occulte » permet de  manger (d’évoluer) à la sueur du front d’autrui » (« Mbombok A. »). Les individus qui optent pour cette « voie occulte » (et ils sont nombreux) évoluent plus rapidement sur la scène sociale en faisant le moins d’effort possible. Mais cette « réussite » est tributaire des échecs, de la souffrance et de la destruction des autres membres de la Communauté. Autrement dit, en empruntant la « voie goétienne », l’individu fait délibérément le choix de construire son « ascension sociale » en « utilisant » (en « instrumentalisant ») outrageusement ses semblables à l’instar de vulgaires « tremplins », de banal « marchepied ». Pour lui réussite personnelle rimera avec échec et au besoin, élimination physique d’autrui.

Actuellement, on note que, indépendamment des domaines sociaux d’activités (commerce, agriculture, études…), en plus des « attaques occultes » évoquées précédemment, plusieurs autres « procédés occultes maléfiques » — permettant d’une part, d’« exploiter » et d’« instrumentaliser mystiquement » autrui ; d’autre part, de « capter » occultement « les propriétés intrinsèques » des individus — existent dans la « voie goétienne d’ascension sociale ».

1.1 LES PROCÉDÉS GOÉTIENS D’« EXPLOITATION » ET D’« INSTRUMENTALISATION » MYSTIQUES :

LE « KONG » ET LE « KONG BABOG »

Pour des besoins d’analyse, nous avons voulu étudier (tour à tour) d’une part, un exemple de procédés d’« exploitation mystique » (le « Kong ») et d’autre part, un autre d’« instrumentalisation occulte » (le « Kong Babog »).

Selon le « Mbombok R. », le procédé goétien qui permet d’« exploiter » mystiquement « la force de travail des individus » et d’« accumuler » des biens matériels s’appelle en Basaa « Kong ». En fait, la « goétie d’exploitation et d’accumulation occultes » (« Kong » chez les Basaa et « Famla » ou « Sue » chez les Bamiléké) renvoie à une « alliance avec un génie » (L. KAMGA, 2008 : 60). En effet, on attribue en l’occurrence au « Kong » un grand nombre de maux par exemple : de la pièce de monnaie que l’on croyait dans la poche et que subitement on ne retrouve pas, aux « morts accidentelles étranges » en passant par un enrichissement rapide ou une ascension sociale fulgurante. De même, un vieillard gravement malade voire à l’article de la mort qui recouvrerait subitement la santé après le décès inexpliqué et « opportun » d’un de ses petits-fils, sera accusé d’avoir sacrifié ce dernier pour prolonger ses années de vie sur terre. Par ailleurs, selon une croyance très tenace, aujourd’hui certains commerçants et grands hommes et femmes d’affaires camerounais en général, tireraient l’essentiel de leur extraordinaire richesse du « Kong ». Il pourrait être multiplié à l’infini les manifestations du « Kong ». Aucun pan de la vie quotidienne ne semble lui échapper.

Par conséquent, le « Kong » peut donc être appréhendée de nos jours à Boumnyebel en l’occurrence, comme « […] la variante régionale de la représentation d’une nouvelle forme de sorcellerie de la richesse… » (P. GESCHIERE, 1996 : 89). La particularité de ce « procédé occulte et maléfique d’ascension sociale117(*) », tient au fait que, contrairement à la « manducation mystique » par exemple, les individus malveillants, les « sorciers », ne « dévorent » plus, dans ce cas précis, la substance vitale de leurs victimes, mais se contentent de transformer leurs victimes en des sortes de « zombies », en des espèces de marionnettes privées de volonté, afin d’« exploiter » (d’une autre façon) leur « main-d’oeuvre », leur « force de travail ». C’est d’ailleurs pourquoi, paraît-il, ne sont sacrifiés au « Kong » que les individus vigoureux et entreprenants.

Par ailleurs, l’expression basaa « Ba sèm nyè i Kong » (parfois utilisée après le décès suspect d’un individu) renvoie bel et bien à cette idée que l’individu dont il est question n’est pas mort de « mort naturelle », mais a plutôt été livré à « la sorcellerie de la richesse » pour le bénéfice d’un « sorcier ». Il importe de mentionner avec le « Mbombok A. » que :

« La victime du « Kong », bien qu’elle soit « morte » pour ses proches, ne l’est pas en réalité. En fait, elle est simplement transférée sur un autre plan d’existence (« l’Invisible ») où seuls ceux qui possèdent « quatre (4) yeux », c’est-à-dire, ceux qui ont développé la faculté d’utiliser les « yeux de leur double spirituel », peuvent la voir et, dans des cas rarissimes, éventuellement la délivrer de cet « esclavage occulte » ».

Ce qu’il convient de retenir du « mort du Kong » c’est que : a contrario d’un « mort ordinaire » qui ne peut ni bougé ni, a fortiori, se livrer à un quelconque travail physique, le « mort du Kong », non seulement peut travailler, mais est également, paraît-il, et pour ce faire, doté d’une force hors du commun. Il semblerait que ce soit son état de « zombie » (de « mort-vivant ») qui accroît substantiellement ses aptitudes. Le « mort du Kong » peut ainsi travailler nuit et jour sans subir les effets d’une quelconque fatigue : « Il s’agit donc ici d’une véritable « exploitation occulte » de l’homme par l’homme » (« Mbombok A. »). Le calvaire de la victime du « Kong » ne prendrait fin que lorsque son « potentiel énergétique » est complètement épuisé, c’est-à-dire, lorsque les jours de son séjour terrestre arrivent à expiration. C’est seulement à ce moment que son âme peut éventuellement obtenir le repos éternel.

Toutefois, l’on remarque que malgré les tragédies que ce « procédé occulte maléfique » semble entraîner en pays bamiléké par exemple, le « Famla » ou « Sue » (sans en faire une apologie) semble être « l’un des facteurs fondateurs de l’esprit d’entreprise reconnu aux Bamiléké » (L. KAMGA, 2008 : 71). Selon L. KAMGA, la corrélation entre les périodes de croissance économique et l’amplification des rumeurs de « Sue » n’a jamais été démentie. Par conséquent, de là à croire que le « Sue » ne serait que le code d’accès aux clubs des investisseurs et des hommes d’affaires, il n’y a qu’un pas que quelques constats poussent à franchir. En effet, alors qu’il est organisé des grandes séances d’ordalie publique pour déceler et punir un homme panthère auteur de quelques incursions dans une bergerie, on n’en organise presque jamais pour vider un contentieux du « Sue » ; curieusement, l’on semble apprécier et l’on sollicite même leur générosité pour la réalisation des grands chantiers publics. D’ailleurs, certains « Mghè Sue » (détenteurs du « Sue »), connus de notoriété publique, constituent en pays bamiléké la crème des confréries les plus puissantes (L. KAMGA, Op. Cit.). Le roi lui-même compte tenu de ses affinités avec certains grands hommes d’affaires n’est jamais net de tout soupçon.

S’agissant du « procédé goétien d’instrumentalisation mystique » ou « Kong Babog », il se rapporte non pas un génie, mais à la « goétie des fantômes ». En effet, comme le souligne « Mbombok R. », dans leur recherche de nouvelles techniques de destruction occulte, les « sorciers » et « sorcières » ont, à l’heure actuelle, développé un autre type de « Kong » appelé le « Kong Babog » (le « Kong des fantômes ») où il s’agit pour ces « délinquants mystiques » de recourir à des fantômes dans l’accomplissement de leurs basses besognes, en l’occurrence « l’assassinat mystique ». Dans le cadre de la « goétie des fantômes » (« Kong Babog »), le « sorcier », en acteur social ou politique, devient pratiquement « insaisissable » (même pour ceux qui ont « quatre (4) yeux ») dans la mesure où, pour commettre ses méfaits, il se dissimule derrière un fantôme. Par conséquent, même si par biais du « Ngambi » (la divination), l’on peut toujours voir qu’untel ou unetelle a effectivement été assassiné(e) dans l’occulte, en revanche, pour ce qui est de connaître le véritable auteur du meurtre, c’est la quadrature du cercle puisque ce dernier est comme masqué par une « présence indéfinissable (inhumaine) » (« Mbombok R. »).

Il appert in fine que le « Kong », en général, est un atout incontestable pour tous ceux qui ont opté pour la « voie goétienne d’ascension sociale » puisqu’il peut permettre à la fois de s’enrichir très rapidement et d’éliminer discrètement (dans « l’Invisible ») les potentiels concurrents sociopolitiques.

Passons dès à présent aux procédés d’« absorption » et de « captation » occulte de la « voie goétienne d’ascension sociale ».

1.2 LES PROCÉDÉS GOÉTIENS D’« ABSORPTION » ET DE « CAPTATION » OCCULTES : LE « TONDÈ » ET LE

« DÔME-MYSTIQUE-CAPTATEUR »

Qu’entendons-nous par « Tondè »118(*) et par « Dôme-mystique-captateur » ? Nous avons essayé de répondre à cette double question de façon progressive.

Tout d’abord, il faut savoir que le « Tondè » en tant que « goétie de métamorphose animale », renvoie dans la « théorie basaa de la manipulation de l’Invisible », ipso facto à l’« alliance » qui existerait entre certains sorciers (et autres « initiés » en ésotérisme) et une espèce animale. Les individus qui possèdent un « double animal » sont réputés posséder, entre autres, le don d’ubiquité. Dans cette « symbiose mystique de l’Homme et de l’animal », les plaisirs et les souffrances sont mutuellement partagés. En fait, comme le souligne si bien L. KAMGA (2008 : 55) :

« Les deux corps, celui de l’homme et celui de l’animal, sont tellement solidaires que si l’un fait une chute, c’est que l’autre en même temps est tombé. Blessures, maladies et mort les affectent l’un et l’autre en même temps et de manière absolument identique ».

À partir des témoignages obtenus au cours de notre recherche, nous avons pu noter que la « goétie de métamorphose animale » permettait notamment aux individus malveillants (« sorciers ») de commettre (sous la forme d’un animal) des « infractions » du genre : vols, pillages, dévastation de plantations (et bétails), meurtres, et mêmes des « fraudes électorales » (possibilité à prendre au sérieux)119(*). En effet, lorsqu’une femme a par exemple labouré une plantation d’arachides qui semble répondre à ses espérances et que soudainement, les arachides ne se développent plus et se dessèchent étrangement, tandis que non loin de là, la plantation de sa voisine semble redoubler de splendeur. Certaines personnes pensent directement au « Tondè » qui aurait permis à cette voisine (sorcière de renommée locale) d’« absorber », sous la forme d’un rongeur (un rat notamment), toute la sève des arachides pour faire resplendir sa plantation. De même, sous la forme d’un serpent-boa, il semblerait que le « sorcier » puisse, en avalant « les garnitures imbiber de substances menstruelles (notamment le sang) » (« Mbombok A. »), entraîner mystiquement la stérilité chez certaines femmes. Il est même souligné que certains individus possèderaient des « boas mystiques » qui ne se nourriraient que de sang de nouveaux-nés. D’ailleurs, une « Dame », au cours de nos investigations, nous confia qu’elle avait connu un homme (très riche) qui possédait un « boa mystique » dont la particularité était justement « d’absorber le sang de tous les bébés » qui naissaient dans la demeure de son maître. L’enrichissement de ce monsieur était à la mesure du mauvais état de santé de tous ses enfants : « Ils étaient tous émaciés ». Aux dires de cette « Dame », il semblerait, cependant que, ce monsieur avait été trompé par un « être malveillant » :

« Dans sa quête d’un moyen de protection et défense occulte (censé prémunir sa famille et lui-même contre des sorciers), il s’était adressé à la mauvaise personne (un sorcier) qui, au lieu de lui donner un moyen de défense, lui a plutôt octroyé un puissant mécanisme de destruction occulte : un boa assoiffé de sang. Par conséquent, étant lié corps et âme au reptile, il lui était impossible de s’en défaire sous peine de mourir lui-même ».

Par ailleurs, il arrive également à certains « hommes-panthères » de s’attaquer et de dévorer le bétail et parfois même des hommes. C’est pourquoi des « pièges » (notamment mystiques) capables de capturer, voire de tuer les « maîtres de la métamorphose », existent et sont redoutés de ces derniers. À ce sujet L. KAMGA (2008 : 55) indique que :

« Nous avons connu un homme panthère qui dans sa case s’asseyait toujours auprès d’une échelle disposée en dossier derrière son tabouret personnel. Ce patriarche avait prescrit à ses femmes et à ses enfants de l’aider à grimper sur cette échelle si jamais ils le trouvaient un jour entrain de gémir, de s’agiter et de tenter en vain de saisir une bouée de sauvetage imaginaire. Ce premier geste de secours lui permettrait de sortir de la tranchée dans laquelle il serait éventuellement tombé en brousse ».

S’agissant du « Dôme-mystique-captateur », il convient de se souvenir que : « certains esprits négatifs sont supposés détenir la faculté de capter l’énergie et la chance des autres » (L. KAMGA, 2008 : 84). C’est dans ce cadre que nous situons le « Dôme-mystique-captateur ».

Ce que nous nommons ici « Dôme-mystique-captateur » est un « procédé goétien » qui permettrait au sorcier, à l’aide des « esprits maléfiques » qu’il concentre autour de lui, de « capter » l’énergie et toutes les chances des personnes qui se trouvent aux alentours. En fait, cette « agrégation occulte » en un point (autour du sorcier), de forces démoniaques, agirait tel « un trou noir maléfique » qui engloutit tout ce qui se situe dans son rayon d’action. Cette « technique obscure » permettrait donc au sorcier, en captant les « chances » des autres, de faire pencher le « hasard » de son côté. N’oublions pas que la « chance » et le « hasard », comme le mentionne à juste titre Max WEBER (1963 : 72 et 76), sont deux éléments qui jouent un rôle non négligeable dans « l’ascension sociale » (la carrière universitaire par exemple) et dans « l’ascension politique »120(*). L’auteur soulignait, en ce qui concerne notamment la carrière universitaire que :

« En effet, il est extrêmement risqué pour un jeune savant sans fortune personnelle d’affronter les aléas de la carrière universitaire. Il doit pouvoir subsister par ses propres moyens, du moins pendant un certain nombre d’années, sans être aucunement assuré d’avoir un jour la chance d’occuper un poste qui pourra le faire vivre décemment […] Néanmoins, il est un aspect propre à la carrière universitaire qui n’a pas disparu et qui se manifeste même d’une façon encore plus sensible : le rôle du hasard. C’est à lui que le Privatdozent et surtout l’assistant doivent de parvenir éventuellement un jour à occuper un poste de professeur titulaire à part entière ou surtout celui de directeur d’un institut ».

Dans cette optique, comme le mentionnait le « Mbombok A. », cela relèverait du truisme de dire que quand on a « pompé » toutes vos chances de réussite, ce n’est même pas la peine de rêver à de pareils postes universitaires. On voit ainsi des personnes pleines de talents stagner, tandis que d’autres qui le sont moins voire même dénuées de tous talents, prospèrent à un rythme étonnant.

L’on constate donc avec la technique du « Dôme-mystique-captateur », le « sorcier » peut altérer considérablement le déroulement normal du parcours professionnel de ses voisins. Autrement dit, en « drainant » mystiquement l’énergie de ses voisins, grâce à l’action des forces maléfiques concentrées autour de lui, le « sorcier » peut se voir décerner des titres et des postes qui devraient, en principe, revenir à ces derniers. C’est d’ailleurs pourquoi, dans le milieu des jeunes camerounais en général, on a parfois l’habitude de dire à des individus qui ont tout pour réussir, mais qui vont d’échec en échec cuisant « d’aller se laver au village », c’est-à-dire, de subir un « rituel de purification du corps » (« Ndjôba nyuu » en Basaa). Il est, en effet, admit chez les Basaa de Boumnyebel (et chez d’autres peuples du Cameroun par exemple, les Bamiléké) que chaque individu possède, dès sa naissance, un « stock de chance individuelle »121(*). Cette provision de chance se présente sous la forme d’une aura (« Mbimba » chez les Basaa) dont le centre de rayonnement est le front (« Bom »122(*)chez les Basaa et « Bem » chez les Bamiléké). En conséquence, selon que votre « Bom » est bon (vous avez de la chance) ou mauvais (vous êtes dépourvus de chance), vous connaîtrez la gloire ou la déchéance totale. Le « rituel de purification » (« aller se laver au village » selon l’expression des Camerounais), vise donc à rétablir (ou à renforcer) « l’aura individuelle », c’est-à-dire, les chances de l’individu qui en a été privé.

Mentionnons par ailleurs que dans son mode opératoire, le « Dôme-mystique-captateur » agit sur l’entourage du « sorcier », comme une sorte « voile mystique chargée d’énergies négatives », dont l’action corrosive « macule l’« étoile du bonheur et de la réussite », c’est-à-dire, empêche tout individu compris dans son rayon d’action, d’avoir le « Bom làm », la bonne fortune, nécessaire à toute entreprise sociale ou politique » (« Mbombok A. »). Ce « Dôme occulte maléfique », pourrait-t-on dire, permet à l’être malveillant et ambitieux de « faire mystiquement de l’ombre » aux personnes de son entourage en les souillant de ses miasmes. En fait, à l’instar d’un tabagisme passif — où les poumons de toute personne (non fumeuse) se trouvant à proximité du fumeur chronique de tabac finissent par être, tôt ou tard, gravement affectés — le « Dôme-mystique-captateur », lorsqu’il s’étend tel un « nuage de souffre démoniaque », nuit gravement à la santé et à l’« ascension sociale » des personnes (notamment celles dépourvues de moyens de protection et défense occultes) se trouvant dans son champ d’action, puisqu’il semble pouvoir inhiber toutes leurs capacités d’entreprise.

Eu égard à son mode opératoire, le « Dôme-mystique-captateur » peut donc être considéré, mutatis mutandis, comme l’« équivalent maléfique et destructeur » du « Kòn ». En effet, contrairement à la « Défense absolue ancestrale » ou « Kòn », mentionnée plus haut, qui — en tant que le nec plus ultra des « moyens de protection et de défense occultes » chez les Basaa — non seulement peut protéger son « possesseur » de toute « attaque occulte », mais protège aussi tous ceux qui sont dans son entourage immédiat ; le « Dôme-mystique-captateur » quant à lui, non seulement « vampirise » les possibilités (les « chances ») des individus autour du « sorcier », mais peut également les détruire d’une part, et d’autre part, à long terme, il finit toujours par causer la perte du « sorcier » lui-même : « Quand on nuit ou tue autrui, il faut savoir qu’à un moment ou à un autre, on sera aussi nuit ou tué : c’est le principe même du « qui tue par l’épée périra par l’épée ». Quand on sème la mort, il ne faut pas s’attendre à récolter la vie à long terme » (« Mbombok A. »).

Si nous convenons que la vie est comme une « roue » qui tourne sans cesse, permettant ainsi à chaque individu, à un moment donné, d’avoir son heure de gloire, sa chance de réussite ; alors, chaque Homme, en fonction des efforts fournis dans son domaine d’activité, devrait pouvoir connaître une « ascension sociale » proportionnelle à ses efforts. Or, comme nous avons essayé de le démontrer, le procédé du « Dôme-mystique-captateur » pipe les dés rendant les efforts de certains individus totalement vains. En effet, tant qu’ils seront dans son champ d’action, peu importe les efforts qu’ils s’évertueront à fournir, les voisins du « sorcier » ne recevront jamais la rémunération et la reconnaissance professionnelle qu’ils méritent. Ils auront beau travailler, cela ne modifiera en rien leur condition sociale de vie. Sauf s’ils renversent (tout aussi mystiquement) le rapport de force en recourant au Divin à travers les Ancêtres donc : à la « voie théurgique d’ascension sociale ».

2. LA « VOIE THÉURGIQUE D’ASCENSION SOCIALE ».

La « voie théurgique, éclairée et constructive d’ascension sociale », se situe aux antipodes de la « voie goétienne ». Elle est, sur le plan social et sur le plan politique123(*), la voie par excellence du « Nouveau Patriote » (« Mbombok A. »). C’est une « voie occulte » certes pénible et exigeante, mais d’une grande noblesse.

La « voie théurgique d’ascension sociale » exige en fait de l’individu qu’il soit à la place que ses capacités physiques et spirituelles lui permettent d’accéder sans tricherie, sans fraude aucune. Elle est une « orientation constructive de Vie » dans laquelle, l’individu (le « Nouveau Patriote » du social en l’occurrence) sait user de « l’éthique de conviction » (sa foi au Divin) pour éclairer son « éthique de responsabilité »124(*) (la responsabilité devant les « Vivants », ses semblables, et devant les « Morts », ses Ancêtres).

L’analyse que nous avons pu faire à partir des témoignages obtenus au cours de notre travail, nous a permis de comprendre que : la « voie théurgique » est une voie laborieuse, une voie de la patience, du travail bien fait et du mérite. Elle nécessite de se concilier les forces bénéfiques, d’avoir accès à la « Force Suprême » (Dieu) dans la lutte pour le développement individuel et national, c’est-à-dire, d’apprendre à survivre et à agir dans le sens du Bien Commun en se servant des « moyens de protection et de défense occultes » que la terre ancestrale offre à ses enfants. Comme le souligne le « Mbombok A. » :

« Dans cette « voie », la convoitise est exclue ainsi que la tricherie et le meurtre. Mais l’émulation — ce sentiment positif qui pousse les uns et les autres à se stimuler mutuellement pour progresser ensemble, main dans la main –, y règne en maître. Puisque ce qui prime ici, c’est la construction et le développement de la « Mère-Patrie » ainsi que le bien-être de ceux qui y vivent ».

Cheminer sur la « voie théurgique d’ascension sociale », c’est en quelque sorte suivre un code d’honneur du travail inlassable et d’abnégation à l’instar des patriotes des années 1948.

Pour le « Mbombok R. » et la plupart de ses homologues, l’essentiel de la vie humaine ne réside pas dans la capacité de l’Homme à accumuler des richesses matérielles en « massacrant » ses semblables, mais dans l’« accomplissement du devoir (positif) pour lequel on a été envoyé sur la terre ancestrale ». Ceci ne signifie en rien que les convaincus de la « voie théurgique d’ascension sociale » souhaitent à tout prix vivre dans la pauvreté ou méprisent tout moyen matériel, loin s’en faut, mais ils estiment qu’un travail bien fait, quoiqu’il arrive, fini toujours par être reconnu et rémunéré à sa juste valeur. Cette conception de l’« ascension sociale par voie occulte » qui, pour ces personnes, doit passer par le travail individuel et collectif (avec la bénédiction de Dieu à travers les Ancêtres), nous rappelle le point de vue d’un des plus grands philosophes de la Grèce Antique, PLATON, sur la « richesse excessive »125(*). Selon ce philosophe, tout devait être fait pour que l’homme ne succombe pas à la « richesse corruptrice » source de malheur et facteur d’aliénation. Dans la même optique, le philosophe camerounais, Ébénézer NJOH-MOUELLÉ (1970), soulignait à juste titre que trop peu d’avoir ne supprime en rien, il est vrai, la volonté de thésauriser des biens matériels ; mais l’avoir excessif ne laisse cependant à l’Homme qu’un seul loisir, celui de veiller sans cesse et jalousement sur lui. Que faire alors ? La réponse est simple : il faut se contenter du « pain quotidien » que nos efforts, avec la bénédiction de l’Être Suprême (Dieu), nous permettent de gagner. En clair, « manger à la sueur de son front et non à la sueur du front d’autrui ».

À l’instar des patriotes d’autrefois, les « Nouveaux Patriotes » d’aujourd’hui se battent pour leur propre survie et surtout pour la survie et le développement de la Communauté nationale. L’originalité de leur démarche (la « voie occulte » qu’ils se sont choisis), par rapport à ce qui est dans « l’air du temps » (détruire l’autre pour prendre sa place ou l’exploiter pour atteindre ses objectifs : « La loi d’airain du pousse-toi pour que je m’y mette »126(*)), réside dans leur croyance en leurs capacités d’une part, et d’autre part, dans leur « foi au Divin qui sommeille en chaque être humain et n’attend que d’être réveillé  ». C’est « l’éveil de ce Divin », soulignait le « Mbombok A. », qui peut permettre à l’être humain de transformer la « connaissance du Bien et du Mal » qu’il possède depuis le « péché originel » en « sagesse du Bien et du Mal », c’est-à-dire, de comprendre enfin que : « il faut tout faire pour résister au Mal en se protégeant et en protégeant les plus faibles par l’entremise de Dieu ; et non pas lui céder quels qu’en soient les obstacles. D’ailleurs, n’est appelé(e) «  sage » que celui ou celle qui a su opter pour le Bien ».

La « voie théurgique d’ascension sociale », et c’est important d’insister sur ce point, oblige ceux et celles qui l’empruntent à respecter la Vie (la notre et celle des autres) au cours de leur commerce quotidien. En témoignent, en pays basaa notamment à Boumnyebel, les « techniques de protection et défense occultes » (mentionnées plus haut) qu’ils emploient : « Blindage simple », « Blindage avancé », etc.

Pour illustrer notre propos, prenons deux (2) exemples d’« ascension sociale » que nous qualifions de « théurgiques » à savoir : la carrière professionnelle du « Mbombok R. » et la carrière musicale du célèbre chanteur-musicien national et international, WES MADIKO.

En ce qui concerne l’« ascension sociale théurgique » du « Mbombok R. », nous nous réfèrerons au témoignage qu’il nous fit au cours de l’entretien de Décembre 2008. Selon ses déclarations, sa carrière professionnelle présente deux (2) périodes cruciales : la première va de 1980 à 1990 et la seconde va de 1990 à 2003. Pour faire court, nous pouvons retenir qu’il entre à la SONEL (Société Nationale d’Électricité du Cameroun), à Douala, vers 1980 en tant que Releveur et à cette époque, il était ce que les mystiques basaa appellent un « Bolè » (un ignorant des mystères du monde Invisible). En conséquence, il était dépourvu de « moyens de protection et de défense occultes », au même titre que sa femme et ses enfants. Ceci lui valu d’ailleurs plusieurs malheurs : il fut frappé par le « Likang » et faillit perdre son travail, ses deux (2) enfants furent assassinés par l’entremise du « Kong Babog » et sa femme faillit mourir d’une « intrusion occulte » (les sorciers avaient mystiquement inséré des écailles de poissons dans sa gorge ce qui faillit détruire totalement son système respiratoire. Quant à seconde période de sa carrière professionnelle, elle commence effectivement avec son initiation, auprès de son maître le « Mbombok B. », aux mystères du « Mbok Basaa » vers 1990. De 1990 (quand il devient lui-même un Mbombok) à 2003 (date de sa prise de retraite), le « Mbombok R. » est passé de simple Releveur à Cadre à la SONEL. Il est sorti miraculeusement vivant, avec une simple blessure à tête (blessure causée par un coup de crosse), d’un braquage armé perpétré à l’agence SONEL de Bonamoussadi, alors que les bandits avaient tiré plusieurs coups de feu sur lui. En fait, seuls ses vêtements avaient gardé les stigmates des balles, et à l’hôpital où il fut conduit ainsi que d’autres membres de la société, les médecins furent étonnés de voir que tous ses vêtements étaient troués sans qu’aucune partie de son corps ne soit pour autant perforée. Pour le « Mbombok R. »sans aucun doute, « Hilôlômbi », à travers les Ancêtres, lui avait accordé sa protection divine. En outre, il a été honoré de deux (2) médailles du travail et en attend une troisième. Aujourd’hui, malgré les difficultés, le« Mbombok R. » vit et fait vivre sa petite famille. Pour lui, tous ceux et celles qui suivent la « voie éclairée » ne s’égarent jamais. L’on n’a donc pas besoin de tuer des gens pour vivre et réussir socialement.

Nous tirons le second exemple d’« ascension sociale théurgique » d’une émission de la CRTV (Cameroon Radio Television) intitulée « Soirée Spéciale » et rediffusée le 25 Octobre 2008. Lors de cette émission, le journaliste camerounais, BILLY SHOW, fit un reportage sur un artiste camerounais connu et apprécié du public national et international, tant ses chansons font « vibrer le corps et l’âme de ceux et celles qui les écoutent » (« Mbombok A. »), le dénommé : WES MADIKO. Ce que nous avons pu retenir, en suivant ce reportage, de l’ascension musicale fulgurante de WES MADIKO, c’est que celle-ci, comme l’indiqua l’artiste lui-même, fut une « prédiction faite par les Ancêtres à travers la voix de mon frère avant sa mort ». WES MADIKO confia au reporter que, entre autres, le « message des Ancêtres » mentionnait qu’il allait devenir riche et célèbre et qu’il ferait connaître la « Grande Culture Camerounaise à travers le monde ». Par ailleurs, le « message ancestral » mentionnait qu’il « devait partager la richesse qu’il obtiendrait avec les plus démunis (les jeunes Camerounais qui constituent l’avenir de notre Patrie) ».

Ce qui nous a frappé chez ce « nouveau patriote » c’est notamment : l’énergie vivifiante que ses chansons dégagent (on a l’impression qu’elles proviennent toutes de l’Au-delà) ; sa grande simplicité ; son humilité ; son profond respect pour la Vie (humaine, animale et végétale) ; et surtout sa grande foi en « la puissance des Ancêtres », qui inspirent ses chansons et ses actes. « Auprès de mon Baobab, disait-il, accompagné de mon instrument fétiche, je me mets en communion avec la nature et les Ancêtres qui la peuplent ». WES MADIKO nous appert comme un exemple type du « patriote théurgien » qui a su allier en trouvant le juste équilibre la « modernité occidentale » et la « tradition ancestrale » dans la mesure où, vivant la plupart du temps à l’étranger (aux Etats-Unis notamment), il n’oublie pas ses « racines africaines et ancestrales » et vient de temps à autre se ressourcer sur la « Terre des Ancêtres ». D’ailleurs, il lança dans ce sens, au cours du reportage, un vibrant message aux Africains de la diaspora en les exhortant à revenir sur la terre de leurs Ancêtres.

Au vue de tout ce qui précède, nous pouvons donc affirmer sans prendre trop de risques que la « voie » (« occulte » en l’occurrence) qui semble cadrer le mieux, par exemple, avec notre hymne national (« Paix-Travail-Patrie ») — où, comme le dit la chanson, « Nous (les Camerounais) nous combattons pour la Paix et nous travaillons pour la Patrie » — est, sur le plan social, la « voie théurgique d’ascension sociale ». Laquelle (la seule), permet au « Nouveau Patriote », avec la bénédiction des « Vivants » et des « Morts », d’oeuvrer sans relâche pour la construction et le développement de la Patrie. Ceci dit, une question doit tout de même être posée ici à savoir : obtient-on, en fonction des différentes « voies occultes d’ascension sociale » susvisées, des « dominations-sociales-occultes » divergentes ? La réponse à cette question est le propos essentiel du paragraphe suivant (B).

B. LA « DOMINATION SOCIALE » PAR LE TRUCHEMENT DES FORCES OCCULTES

Tant il est vrai que « les chats ne donnent pas naissance à des chiens », nous avons essayé, dans ce paragraphe, de démontrer qu’il y une corrélation entre les types de « voies occultes d’ascension sociale » et les types de « dominations sociales »127(*) que nous qualifions donc ici d’« occultes ». En conséquence, le propos est de démontrer que : les « dominations-sociales-occultes », c’est-à-dire, l’emprise (funeste) ou l’attirance (bienfaitrice) que certains individus, par le biais de l’« Invisible », peuvent exercer sur d’autres, sont à l’image des « voies occultes d’ascension sociale ». En effet, à chaque « voie occulte d’ascension sociale » correspond un type spécifique de « domination-sociale-occulte ». Dans cette optique, la « voie goétienne d’ascension sociale » est intrinsèquement liée à la « domination-sociale-occulte-négative », tandis qu’a contrario, la « voie théurgique d’ascension sociale » débouche inéluctablement sur une « domination-sociale-occulte-positive ».

Une question mérite d’être posée d’emblée : qu’entendons-nous concrètement par « domination-sociale-occulte-négative » et « domination-sociale-occulte-positive » ? Pour répondre à cette double interrogation, nous nous sommes attelés, tour à tour, à l’analyse de ces deux (2) types de « dominations-sociales-occultes ».

1. LA « DOMINATION-SOCIALE-OCCULTE-NÉGATIVE »

Concept inspiré des formes de domination wébériennes (nous y reviendrons en détails au Chapitre 4), la « domination-sociale-occulte-négative » est l’une des deux formes de « dominations-sociales-occultes » que l’on pourrait observer au Cameroun et à Boumnyebel en particulier. Elle renvoie précisément, à l’« influence hégémonique néfaste » (la peur voire la terreur), sur les corps et sur les esprits, qu’un individu (« sorcier », « gourou ») ou qu’un groupe d’individus (sectes ésotériques, églises « réveillées ») peut exercer sur les membres de la société ou une partie des membres de la société.

Pour nous, la « domination-sociale-occulte-négative » n’est que le « résultat » de la « voie goétienne d’ascension sociale ». On se doute bien que lorsqu’un individu réalise son ascension sociale sur des cadavres et les souffrances infligées aux autres et ceci par le biais de l’« Invisible », la « domination-sociale-occulte », c’est-à-dire, l’« emprise » qu’il exercera sur la société, par des « moyens occultes », ne pourra être que délétère du moins eu égard à la terreur qu’il suscitera autour de lui. On peut ainsi voir des individus qui réussissent très vite et finissent même par avoir pignon sur rue tandis qu’autour d’eux et en même temps, d’autres individus meurent étrangement par dizaines. Même lorsqu’on ne croit pas aux forces de l’Invisible, de pareils cas entraînent, tôt ou tard, des interrogations voire la terreur. Nous pouvons également citer, dans le même ordre d’idées, la « domination sociale malsaine » de certaines églises dites « réveillées » et de certaines sectes ésotériques solidement implantées dans notre pays.

Aujourd’hui, en effet, on voit un peu partout en Afrique ou en Occident, fleurir de nouvelles « églises réveillées » et de nouvelles « loges de sectes ésotériques » pour ne citer que celles-ci.

Dans le cas, en effet, des « églises réveillées » qui font fureur dans toutes les régions du Cameroun (et Boumnyebel ne semble pas en être épargné), on note de nos jours que la plupart d’entre elles causent de graves préjudices à la cohésion sociale et au développement (physique et spirituel) des individus. On peut ainsi voir des « êtres malfaisants » (« sorciers ») arborer des vêtements de moine et prétendre prêcher l’Evangile ou des « gourous » avides de pouvoirs et de richesses, entraîner toute une foule de personnes désespérées et crédules, au mieux vers la ruine et au pire vers une mort certaine. En témoignent, par exemple dans les pays voisins, les cas innombrables de « suicides collectifs » où des individus, sous l’ordre et la « domination maléfique » d’un « gourou », n’ont pas hésité à se donner la mort et à entraîner avec eux plusieurs membres de famille. Lorsque ce genre de drame se produit, disait le « Mbombok A.», on se demande toujours « mais, comment un seul individu a pu ainsi berner des centaines d’autres ? La réponse est souvent à rechercher du côté des divers processus occultes de contrôle et de domination physiques et spirituels ». En fait, pour établir son emprise, sa « domination » sur ses adeptes, le « gourou-sorcier », dans certains cas peut, à travers des cérémonies que lui seul connaît le sens, « posséder » ses fidèles en les plaçant sous son contrôle à l’aide, bien évidemment, des forces démoniaques qu’il sert. En exerçant ainsi, par « voie occulte », un contrôle et une « domination mystique » sur le psychisme de leurs ouailles, ces soi-disant « prêcheurs de la bonne nouvelle » réussissent parfois à isoler un grand nombre de personnes de leurs familles et de leurs proches en le rendant totalement dépendantes de la communauté dite des « frères et des soeurs en christ »128(*). On voit ainsi des personnes, des jeunes gens au chômage pour la plupart, qui (par cupidité ou par crédulité)129(*), du jour au lendemain, se transforment en des sortes de « pantins privés » de volonté et obéissant au moindre désir du « gourou » devenu depuis lors, à leurs yeux, non plus le « serviteur » de Dieu, mais ni plus ni moins qu’un « dieu » lui-même : à qui l’on doit donc donner tout ce que l’on possède (jusqu’à son âme) sans rien garder pour soi si l’on veut être riche et trouver le salut.

Par ailleurs, pour le cas de l’Occident, Jean-François MAYER (1988 : 18-19), souligne à propos de ces « églises réveillées » et autres sectes qu’il nomme globalement « nouveaux mouvements religieux », que leur développement doit être situé dans « le contexte plus vaste d’une nouvelle religiosité, marquée par un éclatement du religieux, un éloignement du christianisme établi et de fréquents emprunts à des spiritualités et cultures exotiques ». Selon J. – F. MAYER, les intellectuels occidentaux qui avaient escompté la « mort de la religion » en prônant la laïcité, la rationalité et le « désenchantement du monde », ont été surpris de constater que, parmi leurs étudiants les plus brillants, certains, en quête de spiritualité (et de prestige), avaient adhéré à des « sectes ésotériques » considérées comme dangereuses pour l’individu telles « l’église de la scientologie » ou encore le « mouvement raëlien ».

En ce qui concerne justement les « sectes ésotériques », on note qu’au Cameroun par exemple, leur influence sur la vie sociale (et politique) n’est plus à démontrer tant des rumeurs et parfois des aveux (officieux) en témoignent. On peut par exemple entendre, de façon sporadique, que l’une des principales conditions à remplir pour avoir accès à certaines entreprises commerciales de la place serait ni plus ni moins une adhésion au « Kong » (« goétie de la richesse »). Les sociétaires du « Kong » de part leurs immenses richesses, et donc, de leur puissance économique ont, aujourd’hui, une telle prégnance (une « domination-sociale-occulte ») qui « force » le respect et la convoitise de plus d’un. En fait, la misère et le manque criard d’emplois favorisent de nombreuses adhésions volontaires de Camerounais(es) à de telles sectes. Toutefois il appert que — à l’instar d’autres sectes ésotériques qui sévissent en Europe (notamment « l’église de la scientologie ») — le « Club des sociétaires du Kong », au sein duquel, faut-il le rappeler, on compte certains puissants hommes d’affaires et autres opérateurs économiques, enrôlerait plusieurs de leurs membres par des « méthodes dolosives ». Concrètement, il semblerait que de tels membres sont d’abord appâtés par le gain ou un poste important qu’on leur fait miroiter au sein de la société concernée et ce n’est que lorsqu’il n’est plus possible ou périlleux pour eux de s’en retirer qu’on leur révèle qu’en fait le contrat de travail qu’ils ont eu à signer n’était en réalité qu’un pacte passé avec le « Kong » et qu’ils doivent donc payer le prix des richesses reçues jusque-là, c’est-à-dire, sacrifier un ou plusieurs membres de leur famille sous peine de mourir eux-mêmes.

Dans cette même optique d’enrichissement rapide et de « domination-sociale-occulte-négative », il y a ce que les Camerounais (es) appellent « Le vivre heureux et mourir jeune » qui n’est qu’une autre forme de « Kong » consistant à céder une partie de son « potentiel de vie » (les jours de vie qu’on est censé posséder durant notre séjour terrestre) en contrepartie de toutes les richesses et autres avantages matériels qu’on désire : on vit donc apparemment heureux (se) tout en écourtant délibérément sa propre vie au profit de la secte. Cette alternative est aux yeux de certains démunis préférable : « S’il faut mourir, disent-ils parfois, quitte à vivre heureux et loin de la pauvreté ».

Par ailleurs, sur le plan académique, des rumeurs circulent également sur le fait que l’obtention (rapide) de certains diplômes universitaires prestigieux ou la nomination à des postes de responsabilité au sein de certaines institutions de l’enseignement supérieur, ne serait possible que par l’adhésion à des « Clubs fermés » dits « d’intellectuels » qui ne sont en fait que des sectes ésotériques déguisées. Cette croyance pousse d’ailleurs certaines jeunes personnes, au mieux à écourter leur parcours universitaire par crainte d’être enrôlé, et au pire à rechercher ardemment l’accession à ces sectes.

Dans la même optique, il est également intéressant de souligner avec P. GESCHIERE (1995 : 9), qu’en Afrique, dans le domaine footballistique aussi, « tout match de football s’accompagne de rumeurs selon lesquelles l’équipe qui reçoit a « blindé » le terrain de telle sorte que la victoire ne pourra lui échapper ». Par ailleurs, des équipes de football en déplacement préfèrent souvent être hébergées par les missions européennes (héritage colonial oblige et surtout terreur quant à l’action occulte néfaste des sorciers), parce que, pensent-ils, la « magie des Blancs » serait plus puissante et offrirait par conséquent, « une protection au moins relative contre les attaques occultes des maîtres sorciers ». Pour le cas du Cameroun notamment, P. GESCHIERE souligne qu’au début de l’année 1993, la « Radio Trottoir » de Yaoundé annonça que le chef de l’État lui-même pour préserver notre équipe nationale de football (les Lions indomptables), sans doute contre cette « domination occulte délétère » des sorciers, avait désigné un « marabout ». Des exemples de « domination-sociale-occulte-négative » de ce genre fusent, aucun plan de la vie sociale (et politique) n’est épargné. Ceci est indubitablement préjudiciable au développement local et national du Cameroun dans la mesure où cette « domination occulte malsaine » va même parfois jusqu’à dissuader certaines élites (du Littoral, du Centre, du Sud, ou de l’Est) à investir dans leur région : certaines d’entre elles ont en fait peur de se faire mystiquement « dévorer » ou « vendre » par les grands maîtres sorciers. De plus, lorsqu’on admet qu’une telle « domination occulte » serait également capable de faire pièce aux projets de développement du gouvernement, il nous semble opportun de faire preuve de bon sens en lui opposant son alter ego : la « domination-sociale-occulte-positive ».

2. LA « DOMINATION-SOCIALE-OCCULTE-POSITIVE »

La « domination-sociale-occulte-positive » qui se définit par opposition à la précédente (la « domination-sociale-occulte-négative »), renvoie à l’attirance, au respect et à l’espoir qu’un individu ou qu’un groupe d’individus peut, à travers des « réalisations constructives » et par le biais de l’« Invisible », susciter dans son environnement social. C’est la seule, à nos yeux, qui soit logiquement capable d’enrayer ou de faire obstacle à la « domination délétère » des sorciers et autres membres des sectes les plus pernicieuses du moment. La « domination-sociale-occulte-positive » se veut, en droite ligne de la « voie théurgique d’ascension sociale », constructive et bienfaisante pour l’individu et pour la Communauté toute entière. Toutefois, cette « domination bénéfique » n’est possible et efficiente que si : premièrement, l’on prend réellement conscience des implications (plus souvent négatives) des forces de l’Invisible dans la vie sociale (et politique) en évitant par-là même de se voiler la face en faisant comme si la sorcellerie ne constituait ni plus ni moins qu’une « chimère dangereuse »130(*) ; deuxièmement, l’on garde à l’esprit que « chaque maladie a un remède, chaque obstacle peut être surmonté soit en le franchissant, soit en le contournant. Le plus difficile étant de trouver la « technique » adéquate » (« Mbombok A. »).

La « domination-sociale-occulte-positive » suppose donc que l’individu bienveillant (le « Nouveau Patriote »), ayant pris conscience de la dangerosité (« occulte » en l’occurrence) de son environnement social, n’ait pas pour autant baissé les bras pour se ranger du côté des « plus nuisibles et mystiquement puissants », mais ait délibérément et résolument choisi de trouver des « moyens alternatifs » de mener le combat du développement. C’est dans ce sens que le « Mbombok R. » soulignait qu’en association avec les autres « techniques de protection et de défense occultes » (déjà étudiées en amont), la technique qui peut permettre à un individu de dominer positivement son environnement social (et politique) par le truchement de l’« Invisible » est appelée chez les Basaa de Boumnyebel « Kombè ».

Le « Kombè »131(*) ou « Dominateur », pour être plus efficace (et nous insistons sur ce point) doit être impérativement associé aux « techniques occultes de défense et de survie » mentionnées plus haut. En effet, il semble évident que pour « dominer » (de surcroît positivement), pour s’élever au-dessus de la mêlée (constituée en grande partie d’individus mystiquement dangereux), il faut être « d’abord » soi-même hors d’atteinte de toute « attaque occulte ».

Eu égard à son mode opératoire occulte, le « Dominateur », selon le « Mbombok R. » peut être appréhendé comme un « champ de force rayonnant » qui inhibe non pas les facultés positives des personnes autour (comme le fait le « Dôme-mystique-captateur »), mais leur « capacité de nuisance ». Autrement dit, le « Kombè » agit comme une sorte de « sédatif occulte » qui vise à calmer, à « endormir les malveillants », donc à pacifier l’environnement social. Le « Mbombok R. » disait que, lorsqu’un individu possédant ce « Dominateur » arrivait dans un lieu hostile ou « empreint d’animosité mystique », sa seule présence était capable d’apaiser, du moins momentanément, les « esprits les plus belliqueux ». Cette « domination charismatiquement occulte » (nous y reviendrons largement dans le quatrième chapitre), est nécessaire pour qui veut conduire et diriger les hommes qui ne perçoivent pas toujours l’intérêt général de la société ou refusent de le percevoir. En fait, il semblerait que :

« Qu’importe les dissensions, quand l’individu possédant le « Kombè » prend la parole et dicte une conduite positive à suivre, cette conduite est appliquée. De tels individus sont généralement de grands rassembleurs et des tribuns d’une éloquence remarquable. Leur forte présence et leur « parole » peuvent séduire, éclairer et redonner espoir à des personnes qui avaient perdu toute volonté de sortir d’une « crise » majeure » (« Mbombok R. »).

À nos yeux, c’est de ce type d’individus que le Cameroun et Boumnyebel, dans l’ensemble, ont besoin pour « casser » l’influence et la « domination occulte néfaste » des « ennemis de la Mère-Patrie » ; des individus capables de redonner espoir à la Communauté, à travers les actions positives qu’ils posent et l’usage social bénéfique qu’ils font des forces de l’Invisible. Grâce à leur concours, les gens cesseront probablement de nier les implications de « l’Invisible » ou mieux encore de croire que, « l’Invisible » ne peut être mobilisé que dans le but « d’exploiter » et de « détruire » autrui.

Tout au long de ce Chapitre, nous avons essayé d’analyser l’usage qui peut être fait des forces de l’Invisible sur le plan social. Nous avons souligné à cette occasion que cet usage restait ambivalent dans la mesure où les forces occultes pouvaient servir (négativement) d’une part à « exploiter » et à « détruire » mystiquement les autres pour établir une « ascension » et une « domination » sociales : c’est ce que nous avons respectivement nommé « voie goétienne d’ascension sociale » et « domination-sociale-occulte-négative ». D’autre part, nous avons aussi souligné que toutefois, à cette « ascension » et à cette « domination » occultes néfastes, il faudrait opposer un autre usage de l’« Invisible », positif cette fois, que constituent : la « voie théurgique d’ascension sociale » et la « domination-sociale-occulte-positive » où il s’agit, dans la lutter pour le développement, de veiller à sa survie et d’utiliser ses talents sans faire ombrage ou nuire aux autres (à l’exception des sorciers).

Dans la suite de notre travail (et nous avons délibérément choisi de garder le meilleur pour la fin), nous convenons avec P. GESCHIERE (1995 : 9) que les faits montrent pertinemment qu’en Afrique en général, et au Cameroun en particulier, il y a un lien quasi ombilical non seulement entre le « social » (carrière professionnelle, carrière académique, sport…) et les forces de l’Invisible, mais également entre la politique et ces dernières (notamment la sorcellerie). En effet, à Boumnyebel en l’occurrence, les implications des forces de l’Invisible, ne se limitent pas seulement à la sphère sociale (que nous venons d’étudier), mais actuellement, elles débordent pour se retrouver avec plus d’acuité et d’envergure dans le champ politique. Nous soulignons donc au Chapitre quatre (le dernier de notre étude) que quand il s’agit de transformer son « capital social » en « capital politique » donc de se lancer dans la vie politique en « arrachant », pour paraphraser M. WEBER, la « chance » d’introduire ses doigts dans les rayons de la roue de l’histoire, le recours à l’« Invisible » entre, plus que jamais, en ligne de compte.

Par Alain Thierry NWAHA

Université Yaoundé 2 (Soa) – D.E.A Science Politique 2008

Source: memoireonline

* 98 Les populations, tous âges confondus, sont de plus en plus conscients de l’impact des forces de l’Invisible sur leur vie quotidienne. Cette « vulgarisation » est aussi due aux nombreuses informations, sur l’action des forces occultes, que diffusent les mass média (la télévision, la radio, la presse…). Certains maîtres d’ésotérisme sont souvent volontaires pour en parler sur les antennes. Le plus connu d’entre eux étant Patrick NGUEMA NDONG, qui anime d’ailleurs une émission à ce sujet sur les antennes d’Africa numéro1. Au Cameroun, nous pouvons citer le Mbombok Benoît BITONG, qui intervient parfois sur la Chaîne STV2.

* 99 Support fondamental à toute activité politique.

* 100 Pour nous, le « nouveau patriote » est celui ou celle qui, sans se voiler la face, affronte, avec tous les « moyens » disponibles, courageusement les dangers de son époque tout en oeuvrant pour le développement de la « Terre » qui l’a vu (e) naître et pour le bien-être de ses semblables. Pour reprendre les mots du « Mbombok A. » : « Le nouveau ou la nouvelle patriote est un (e) théurgien (ne) dans la mesure où il (elle) sait faire appelle à la Force Suprême, à « Hilôlômbi » (Dieu) qu’il (qu’elle) s’est choisi (e) comme Maître ».

* 101 Voir Chapitre premier pour plus de détails sur la conception du monde (le « Mbok ») chez les Basaa.

* 102 Le «  Mbombok R. » soulignait que : « c’est ce « soufflé igné » qui retourne vers « Hilôlômbi » (Dieu) lorsque le « digne fils », c’est-à-dire, celui qui a bien accompli son devoir durant son séjour terrestre, décède ».

* 103 Le corps humain, enseigne t-on, aux élèves de l’école primaire, comprend trois (3) parties principales : la tête, le tronc et les quatre (4) membres (deux supérieurs et deux inférieurs).

* 104 Comme le coeur, il constitue l’un des principaux centres énergétiques de l’Homme, au niveau duquel se concentrent notamment toutes les forces et les énergies.

* 105 Arrondissement voisin de Ngok-Mapubi.

* 106 Il semblerait que les sorciers ne s’attaquent qu’aux plus faibles, rarement à ceux qui ont des moyens de défense.

* 107 Littéralement « la manducation de nuit » en langue basaa.

* 108 Voir aussi chez les Bamiléké, le rôle des « Metchouo’o » (spécialistes en extraction) mentionné par Léon KAMGA (2008 : 66).

* 109 Cité par J. PALOU (2002 : 14-15).

* 110 Voir aussi RETEL – LAURENTIN Anne (1974).

* 111 La ficelle peut être faite à partir d’une plante appelée « Hilèl – Ngwo » ou à partir de feuilles de « Nkoko – Mback ».

* 112 Voir Chapitre 2 du présent travail.

* 113 Pour plus de détails sur le mode opératoire de cette « technique occulte » voir aussi le Chapitre 2.

* 114 Voir la typologie des « Ba Mbombok » esquissée par le « Mbombok R. » au Chapitre 1 de la présente étude.

* 115 Pour plus de détails sur la technique, voir Chapitre 2.

* 116 Nous reviendrons sur l’usage des forces de l’Invisible fait par les acteurs politiques dans le Chapitre 4 du présent travail.

* 117 Et politique comme nous le montrerons au Chapitre 4.

* 118 Nous n’analysons ici, que l’aspect destructeur et nuisible de cette technique qui semble être plus répandu.

* 119 Il semblerait que la possibilité, par ce « procédé occulte », de vider les urnes ou d’en changer le contenu lors d’élections ne soit pas une simple vue de l’esprit. Nous y reviendrons dans le Chapitre 4.

* 120 Nous reviendrons un peu plus en détails, au Chapitre 4, sur l’influence du concept de « chance » dans l’activité politique

* 121 L. KAMGA (2008 : 25).

* 122 D’où Les expressions Basaa « Bom làm » (« avoir un bon front, c’est-à-dire, de la chance ») et « Bom bè » (avoir un mauvais front, c’est-à-dire, de la malchance »).

* 123 Le plan politique sera abordé au Chapitre 4 de la présente étude.

* 124 Nous reviendrons amplement, dans le Chapitre 4, avec M. WEBER, sur ces deux (2) types d’éthiques qui fondement l’Homme politique véritable.

* 125 Ou « richesse satanique » pour reprendre la formule de Charles ATEBA EYENE (journaliste camerounais).

* 126 Propos extrait de l’entretien de Septembre 2008 avec le « Mbombok A. ».

* 127 Nous reviendrons, au Chapitre 4, avec M. WEBER sur la notion de « domination » sur le plan politique.

* 128 Des rumeurs courent même que dans ces « églises », des « frères et des soeurs en Christ » se livrent sans vergogne à d’immenses orgies. Un autre « moyen », d’ailleurs, qui permet au « gourou » de capter les énergies et de contrôler les esprits ainsi que les corps.

* 129 Nous avons pu noter, aux détours de certaines conversations, que certains Camerounais entraient dans de telles « églises » non pas par « foi », mais parce qu’ils voulaient faire partie d’un certain « réseau » d’individus nantis et puissants sur le plan social ou politique.

* 130 Pierre Meinrad HEBGA (1982).

* 131 Il constitue également l’une des nombreuses « techniques occultes de protection et de défense » qui font partie intégrante du « Kòn » (la « Défense absolue ancestrale »).

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