Ouidah, le “Temple des pythons” au Benin

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Je reviens de… Ouidah, le Temple des pythons !

William Edward Burghart DuBois s’exclamait, «Le charme de l’Afrique me fascine. L’antique enchantement de son savoir est en train de brûler mon sang engourdi, rêveur. Ce n’est pas un continent, c’est un monde – un univers par lui-même et pour lui-même, quelque chose de Différent, d’Immense, de Menaçant, de Séduisant.» Cette phrase lumineuse décrit l’impression qu’on a en arrivant à Ouidah, cette municipalité située à une heure de route de Cotonou, la capitale économique du Bénin. En effet quand on quitte Cotonou avec ses avenues bruissant de zemidjang, son ciel gris, sa respiration polluée et qu’on arrive à Ouidah, on est toujours frappé par le contraste des couleurs. Ici les rues bordées d’arbres libèrent de la fatigue de Cotonou. Toujours calmes, ces rues semblent menaçantes car elles nous plongent dans une sensation de dépaysement qui trouble et inspire.

Les maisons ont cette odeur d’ancienneté indescriptible et sont divisées en blocs qui étreignent comme le sein réconfortant d’une bonne grand-mère dont le regard ne cesse de déverser sur ses descendants des torrents de tendresse. C’est ce Ouidah que traversaient les bras les plus vigoureux d’Afrique avant d’être débarqués en Amérique. Malgré toutes ces pertes, Ouidah qui était anciennement le Royaume de Houédah n’a pas vendu son âme aux enchères de la nouveauté. Il a conservé ce que chaque être humain porte de plus précieux au fond de son âme : sa culture religieuse.

Cohabitation religieuse

Quand vous entrez dans les maisons de Ouidah, il y a presque toujours dans un coin de la cour un autel qui reçoit régulièrement des offrandes en hommage aux différents dieux qui composent le panthéon vodou. Le plus vénéré de ces dieux est le Python à qui est consacré un temple au centre de Ouidah. Arrêtons-nous un instant ; pas encore pour pousser la porte du temple mais pour écouter toutes ces élucubrations portées par les siècles : «adorer un python ? Ça c’est de l’idolâtrie ! Ça c’est la preuve d’une mentalité retardée !» oh ! Pas loin de nous se trouve un pays qui avale à grandes enjambées les étages de la bourse du capitalisme. Dans ce pays, des centaines de temples sont dédiés au dieu-singe Hanuman, au dieu-éléphant Ganésha et même à la terrible Kali qui est représentée sous la forme d’une jeune fille noire comme le dos d’une marmite qu’on n’a jamais lavé, qui a quatre bras, un collier de crânes saignants et qui est entourée de cobras. Ce pays c’est l’Inde.
Comme l’Inde éternel, très peu pénétré par le christianisme, l’Afrique doit assumer sa spiritualité et sa culture s’il ne veut plus être ce peuple oublieux de lui-même qui se complait dans un mimétisme malsain qu’il affuble souvent de l’épithète «world». Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra s’inventer des espaces de productivité matérielle qui conviennent à sa conception du monde. Arrêtons-nous pour dire qu’on trouve même chez les chrétiens des représentations de la vierge Marie avec un pied doucement posé sur un serpent. Si cette représentation a pour but de dire, selon certains chrétiens, que le serpent est un être méprisable c’est bien dommage car à Ouidah on voit les choses autrement, avec une tolérance rare.

Ici, juste en face du temple du Python, se dresse la Basilique de l’immaculée conception. Ici, les deux religions se regardent dans les yeux non pas pour faire parler un quelconque syncrétisme -il y a toujours une forme de prostitution dans le syncrétisme, mais pour dire avec le Christ qu’il y a plusieurs demeures dans la maison de «mon Père». La maison du Père étant la Vérité une et ses habitants, donc ses enfants, avec leurs qualités et leurs défauts, les différentes religions.

Le Python, seigneur des profondeurs

Entre le temple du python et la basilique se dresse un grand arbre qui a plusieurs siècles et dont les branches semblent relier les deux édifices. Contrairement à la basilique, le temple du Python est sobre car l’énergie africaine s’est toujours exprimée au contact de la nature avec qui elle collabore. Ce temple se trouve dans un enclos d’une centaine de mètres carrés, un peu comme une clairière au milieu de cette savane d’habitations. Le temple est ouvert à la découverte touristique. Après avoir payé l’entrée, un guide qui a sur le visage cinq paires de scarifications verticales (une paire entre les sourcils, deux paires de chaque côté des joues et deux autres paires sur les deux tempes), vous emmène pour une visite brève mais haletante. Tous les adorateurs du Python portent ces scarifications qu’on retrouve sur le python ; raison pour laquelle on les appelle les Deux-fois-cinq. Le 2 représente l’union des forces contradictoires qui s’harmonisent ; le jour et la nuit, côté gauche et côté droit… que multiplient le 5 de l’équilibre pour donner le nombre parfait imprononçable car le guide ne dit jamais «10», il dit toujours «deux-fois-cinq».

Pendant que le guide, qui est lui-même un Deux-fois-cinq, donne rapidement, de façon presque scandée, des explications, on a fini de longer le court couloir qui sert d’antichambre et on retrouve à gauche une case sacrée fermée par une grille métallique verrouillée. L’architecture à base carrée et à toit conique est la même que celle de la case sacrée de la Forêt sacrée de Ouidah située à quelques kilomètres de là. En regardant à l’intérieur, les yeux sont stoppés par un vieux rideau qui empêche de voir plus loin. Cette case semble juchée sur les racines d’un arbre. Face à lui un autel en terre de forme sphérique où se font les offrandes. Ici aussi se célèbre la fête annuelle du Vodou.

A quelques mètres de là et formant un triangle avec la case et l’autel, se trouve le puits aux pythons surmonté par un boukarou. Ils sont une vingtaine, entrelacés par groupes de deux ou trois. Le visiteur qui le souhaite peut prendre des photos avec un python autour du cou ou dans les mains. Certains le font en frissonnant. Bien que le python ne soit pas venimeux, il est un serpent et est de ce fait enregistré dans la mémoire collective comme étant un animal maléfique. Cependant, le python, tout serpent qu’il est, représente les profondeurs c’est-à-dire toute cette force brute qui gît dans les profondeurs de l’humain et qui doit impérativement être réveillée et sublimée. Le sage chinois Fun-Chang ne rappelle-t-il pas que «Les hommes sont des êtres spirituels qui font des expériences matérielles et pas des êtres matériels qui font des expériences spirituelles» ? Une fois par semaine, les pythons sont libérés dans la ville pour aller manger les souris et reviennent après leur festin. Et s’il arrive que l’un d’eux s’égare, il est ramené par celui qui le retrouve. «Ici on ne tue pas les pythons, ici les pythons ne meurent que par accident» assure le guide.

Si toutefois vous n’arrivez pas à supporter la proximité avec un si grand nombre de pythons sacrés ou alors si vous êtes embarrassés, n’oubliez pas que la basilique est visible à partir de n’importe quel point du temple du python. Vous pouvez alors lever la tête vers elle et soupirer, si cela vous arrange : «Seigneur Jésus».

Marcel Kemadjou, poète, raconteur

Source: fadart.info

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