Qu’est-ce que le Yovodah ?

0

1- Origine des termes « esclaves » et « esclavage » :

Dès le Moyen Age, les seigneurs chrétiens de toute l’Europe s’étaient mis à razzier, à vendre et à déporter massivement les populations Slaves installées dans la majeure partie de l’Europe centrale et orientale, qu’ils traitaient de païens.

Les rois saxons Henri l’Oiseleur et Otton Ier furent par exemple, de grands artisans de ce trafic de captifs blancs. Les Slaves ont alors alimenté un vaste commerce esclavagiste prolifique entre Venise et l’empire arabe méditerranéen. Les commerçants vénitiens, pourtant chrétiens, ne voyaient absolument aucune objection à ce trafic et vendaient sans état d’âmes des esclaves européens aux marchands arabes. Le “Quai des esclaves” à Venise dit « Riva Degli Schiavoni», est d’ailleurs l’un des vestiges historiques de cette période. C’est donc à ce moment que le mot latin “Slavus” désignant les Slaves, fut progressivement remplacé par le mot “Sclavus” qui donna par la suite le mot “Esclave” , utilisé pour désigner exclusivement les captifs Slaves (dont les femmes étaient les plus nombreuses. Attention, on dit “Slave” en anglais). Enfin, le mot “Servus” engendra à son tour le mot “Serf”.

Selon l’historien Jacques Heers (1) : “Condamnés ou pourchassés par l’Eglise d’Orient elle-même, capturés, vendus aux italiens, les Bulgares apparaissent nombreux sur les marchés d’Occident (y formant) une part non négligeable de la population servile dans les années 1200 et 1300″.

Bernard Lewis ajoute encore ceci : “Il ne manquait pas de marchands, ni d’entremetteur… parmi les Européens blancs… prêts à capturer ou à enlever leurs voisins et à les vendre comme esclave sur un marché en pleine expansion, pour avoir leur part de ce commerce profitable… Les esclaves d’Europe centrale et orientale, connus en général sous le nom de Saqaliba (c’est à dire Slave) arrivaient par trois routes principales : deux voies de terres : à travers la France et l’Espagne, par la Crimée en provenance de l’Europe orientale et par mer en traversant la Méditerranée (…) La plupart étaient fournis par des marchands d’esclaves européens, surtout vénitiens qui en livraient des cargaisons aux marchés d’Espagne et d’Afrique du Nord(3) “.

Entre le XIVème et le XVème siècle, le trafic d’esclaves européens florissait encore en Espagne et sur les côtes de la Crête où le commerce était assuré par des négociants chrétiens qui transportaient diverses marchandises (ex. 118 Slaves débarqués du Pinu au port de Gène en 1449, furent vendus à 60 individus). Le Sénat de Venise, en grand argentier de ce trafic, se contentait alors de limiter le nombre de captifs par navire de commerce (2). Ainsi, qu’il  convient de constater que les Européens ont allègrement participé à la capture d’esclaves européens pour les revendre à des marchands arabes et cela pendant des siècles. Sur ce point, les historiens restent généralement muets.​

2- La problématique de la sémantique

Le terme européen « esclavage », renvoie donc à l’idée d’un trafic commercial consenti entre les parties, dont la marchandise est constituée d’êtres humains. Loin d’être un fait étranger à l’Europe, l’univers sémantique de ce mot montre qu’il correspond à une vraie réalité nordique. Il fait donc partie de l’histoire de l’Europe et illustre bien depuis la Grèce antique, la longévité de cette pratique européenne qui a fini par faire parti du paysage socio-culturel occidental. Car c’est bien Aristote qui légua à l’Europe durant l’antiquité, sa définition de l’esclave, à savoir que “chaque activité doit avoir ses instruments, si l’on veut que le travail s’accomplisse. Parmi les instruments, les uns sont inanimés et les autres animés. L’esclave est un objet animé que l’on utilise comme un instrument supérieur à tous les autres”.

Or, vis à vis de l’Afrique noire, bien que beaucoup d’ingénient à vouloir généraliser la pratique esclavagiste à tous les peuples du monde, force est de constater que la plus longue civilisation de l’histoire humaine, historiquement parlant, à savoir l’Egypte ancienne, n’a point pratiqué l’esclavage. Comment le savons-nous ? Il n’existe aucun mot en hiéroglyphe, pour qualifier cette situation extrême de privation de liberté et c’est la pénétration guerrière arabe au VIIème siècle, qui initia ce trafic jusqu’alors inconnu sur le continent. J. Baillet, égyptologue et auteur d’une étude linguistique sur la question, est particulièrement explicite sur la question (4) : « Pour désigner l’esclave, la langue égyptienne n’a pas de mot ». Et ajoute Klah Popo (5) « Il n’existe aucune preuve historiographique concluante quant à l’existence de l’esclavage en Afrique avant son agression millénaire par des peuples étrangers ».

Un autre point marquant de la problématique. Jusqu’alors, les européens avaient coutume de dire, notamment dans l’enseignement scolaire en Afrique et ailleurs, qu’en arrivant au XVème siècle sur les côtes africaines, ils avaient découvert des sauvages cannibales. Mais constatant, depuis l’analyse fantasmagorique d’Olivier Pétré Grenouilleau, que la nouvelle thèse commercialiste occidentale, sous-entendant l’idée d’un trafic entre négriers européens et rois nègres, ne pouvaient plus s’accommoder de l’idée d’une Afrique sauvage à l’arrivée des Européens (car des Sauvages ne peuvent s’être organisés en royauté), il fallait revoir la copie, d’où l’intervention de Steven Han dans le Monde Diplomatique (6) : « Nous savons aujourd’hui que les Européens qui naviguèrent le long de la côte occidentale de l’Afrique, à partir de la moitié du XVème siècle, découvrirent un monde qui avait atteint, économiquement et politiquement, un niveau de développement comparable au leur ». Ce « scoop » historique soulève alors une question de poids : Pourquoi l’Europe a-t-elle dit qu’elle colonisait l’Afrique pour civiliser des peuples qui ne l’étaient pas, si en réalité… ils l’étaient ???​

3- Le Yovodah qu’est-ce que c’est ?

La vision humaniste et kamite qui est la nôtre, nous invite à sortir du champs sémantique occidental pour qualifier nous même cette page d’histoire en y incluant aussi la colonisation. Et cela d’autant plus qu’en Occident, le terme « coloniser » rime avec « mettre en valeur » des terres, des cultures, des populations, etc. Cela ne traduit donc vraiment pas notre ressenti.

C’est d’ailleurs une erreur des anciens (des Antilles et d’Afrique), de n’avoir pas choisi de mot spécifique sur la base de nos langues africaines et de s’être contentés finalement des mots du « petit Larousse » français.

Les populations panafricaines ont elle choisi le terme de « Yovodah ». Les termes « esclavage » et « colonisation » ont par la particularité de passer sous silence certaines données. Par exemple les historiens occidentaux disent, « traite orientale » et « esclavage transatlantique ». Voyez-vous la subtilité ?

Le terme « Yovodah » vient de la langue Fon. « Dah » signifie « cruel » ou « cruauté » tandis que «Yovo» désigne l’auteur de la cruauté, soit « l’Européen ». Donc le terme « Yovodah », désigne la «Cruauté de l’Europe », le «Crime de l’européen », vis à vis de l’Afrique depuis le XVème siècle et désigne spécifiquement la souffrance des peuples africains depuis l’arrivée des terroristes(7) Portugais le long des côtes africaines, en 1441.

Le Yovodah, est une longue tragédie, la plus longue de l’histoire de l’humanité et l’Europe qui s’est récemment auto-proclamée « continent de la paix », en est responsable. Aujourd’hui encore, via un certain nombre d’organismes internationaux, la tragédie se poursuit.

Cette tragédie, loin d’être localisée à un espace géographique voire à une ethnie précise (comme par exemple pour les Slaves en Europe), a impacté tous les humains mélanodermes aux quatre coins de la planète.​

Conclusion

Si le terme Yovodah concerne l’Europe, il convient d’en trouver un pour le Crime oriental commis en Afrique noire.

D’autre part, en raison de la tendance irresponsable de bon nombre d’associations antillaises à vouloir faire la fête (organisation de concerts et de festivals divers) pour bénéficier de juteuses subventions, le jour commémoratif de cet immense drame humain qu’a subit nos ancêtres, je pense que le terme «Yovodah», nous renvoie à beaucoup plus de respect et de recueillement que issus ceux du « petit Larousse ».

 

Références bibliographiques

(1) Jacques Heers, Esclaves domestiques au Moyen Age dans le monde méditerranéen, Paris, Hachette, 1981.

(2) Bernard Lewis, Race et esclavage au Proche-Orient, éd. Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1993.

(3) Charles Verlinden, l’Esclavage dans l’Europe médiévale, 2 volumes, éd. Gand, 1977.

(4) J. Baillet, Les noms de l’esclave en égyptien, RT 26, 1905, P. 32-38.

(5) Klah Popo, Yovodah et Panafricanisme Résister pour survivre. S’unir pour renaître, éd. Anibwé.

(6) Le Monde Diplomatique, mai 2006, article « Approches américaines de l’histoire de l’esclavage », page 20 et 21.

(7) Terme utilisé par l’historien français Serge Daget.

Source: maatiou.com
—————————————————————————-

Share.

About Author

Leave A Reply